Évaluation critique du « modèle Meloni

, par Alberto Majocchi

De nombreux journaux italiens, la plupart insérés dans une aire culturelle de centre-droit, mais aussi certains journaux étrangers, parlent avec enthousiasme du succès du « modèle Meloni ». La réalité est cependant fort différente. L’actuel gouvernement est aux commandes depuis maintenant trois ans, ce qui permet d’évaluer avec assez de justesse les résultats obtenus sur les terrains politique et économique. Premier constat : aucun des grands objectifs annoncés comme prioritaires dans le programme du gouvernement n’ont été atteints.

En matière institutionnelle, la réforme du « Premierato » est dans une impasse. Elle vise à renforcer fortement les pouvoirs de l’exécutif avec l’élection directe du Président du Conseil, une prime à la majorité pour la coalition arrivée en tête des élections, et, surtout, une réduction drastique des pouvoirs dévolus au Président de la République. En effet, l’actuel titulaire de la fonction, Mattarella, a représenté ces dernières années un rempart efficace pour protéger les libertés des citoyens et pour freiner les poussées autoritaires du gouvernement. Or, Meloni considère que Mattarella, en tant que garant du respect de la Constitution, lui est hostile, et ce dernier est attaqué dans la presse de droite, qui émet l’hypothèse fausse que le Quirinal comploterait pour renverser le gouvernement. Or, le gouvernement Meloni goûte peu les échanges avec les journalistes, n’autorise guère les questions dans les rares conférences de presse qu’il organise, et œuvre à contrôler les organes de presse pour faire taire les voix critiques en leurs seins.
La réforme de la justice a été approuvée par la Chambre et le Sénat, mais n’a pas obtenu la majorité des deux tiers de voix favorables. Or, cette majorité qualifiée était nécessaire étant donné qu’il s’agissait d’une réforme constitutionnelle. Elle doit donc être validée par référendum. La réforme prévoit, outre la séparation des carrières, la création de deux conseils supérieurs de la magistrature (CSM), un pour les ministères publics, l’autre pour les magistrats du Siège. L’exécutif pourrait, à travers le nouveau CSM des magistrats du Parquet, essayer de contrôler le déclenchement d’actions pénales contres des personnes favorables au gouvernement, alors que ces actions sont aujourd’hui obligatoires quand les délits sont notifiés.
Sur le plan des valeurs civiles qui servent de fondement à la Constitution de la République italienne, il convient de rappeler que la Présidente Meloni ne s’est jamais déclarée publiquement antifasciste, contrairement à Gianfranco Fini, fondateur de l’Alliance Nationale (formation à l’origine des Frères d’Italie, le parti de Meloni), qui avait qualifié le fascisme de « mal absolu ». Certains de ses ministres se sont distingués, au-delà de leurs incompétences manifestes, pour s’être référés, de façon plus ou moins ostentatoire, au régime fasciste.

Le danger d’une invasion migratoire venue d’Afrique ou d’Asie est annoncée de manière répétée alors que le nombre d’immigrés en 2024 était plus faible que l’année précédente. Mais se référer à ce péril présumé aide à justifier le durcissement de mesures de sécurité intérieure adoptées au détriment des libertés des citoyens, bien que le nombre de vols et de meurtres ait diminué au cours de la dernière décennie.
Enfin, sur la politique étrangère, le gouvernement Meloni suit une voie ambigüe, en général pro-Trump et antieuropéenne ; en témoignent le refus d’abandonner le vote à l’unanimité, et l’opposition, tant à l’idée d’un endettement commun qu’à des ressources propres pour l’Union.
Jusqu’ici, le bilan du gouvernement Meloni sur le plan politique ne présente guère d’aspects positifs : empoisonnement du climat politique, tant à cause d’attaques répétées contre les corps intermédiaires de sensibilité politiques différentes qu’en raison de la tentative constante de faire taire les voix discordantes.

Parlons économie : le modèle Meloni, souvent cité à l’étranger comme le symbole d’une croissance équilibrée, n’a guère produit de résultats positifs. Le démarrage des travaux du pont sur le détroit de Messine, œuvre phare du nouveau régime est toujours annoncée sans que jamais rien de concret ne se produise. Dernièrement, le projet a été bloqué parce que jugé négativement sur de nombreux points par la Cour des Comptes. Même l’utilisation de l’énorme somme de fonds européens attribuée à l’Italie dans le cadre de la facilité pour la reprise et la résilience (FRR), soit 194,4 milliards (9% du PIB), n’a pas permis de relancer l’économie.
Dans ses prévisions d’automne, la Commission européenne estime que la croissance devrait ralentir pour atteindre 0,4% en 2025 avec des exportations nettes réduites de 0,7% et une demande interne qui contribue pour 1%, stimulée par les investissements consécutifs aux fonds européens. Pour 2026 et 2027, elle prévoit une croissance encore modeste, autour de 0,8%. Le rythme de la croissance de l’emploi, une fois que les effets positifs des investissements européens seront épuisés, se réduit à 1% pour 2025, 0,5% pour 2026, et 0,7% pour 2027. L’inflation demeure contenue en 2025/2026 grâce à la contraction relative des prix de l’énergie, pour ensuite revenir vers 2% en 2027, en partie grâce à l’insertion du logement et des transports dans le système européen de contrôle des émissions de CO2.

Sur le plan des finances publiques, le déficit devrait descendre à 2,6% du PIB en 2027, tandis que le taux d’endettement devrait atteindre les 137,2%, au vu des excédents primaires prévus encore insuffisants à compenser l’impact différentiel entre taux d’intérêt et taux de croissance. En définitive, il est difficile de voir un succès dans une croissance permanente de seulement 1% malgré l’énorme flux de ressources du FRR (en 2024 et 2025, il s’agit d’une contribution annuelle de 30 milliards d’euros, presque un point et demi de PIB). Il est même singulier que la consommation privée continue d’augmenter à un rythme modéré eu égard à l’incertitude persistante incitant les ménages à augmenter leurs épargnes.
D’une manière générale, on peut juger favorablement la politique de réduction des déficits menée par le ministre de l’Économie Giorgetti (déjà ministre du développement économique sous le gouvernement Draghi), qui a permis d’assurer la stabilité financière, au prix toutefois de mesures d’austérité ayant aggravé l’augmentation de la pression fiscale, et la réduction des services publics, en particulier à destination des plus modestes. D’autre part, le gouvernement Meloni s’inspire des principes de l’ordo-libéralisme se fiant au marché et prône la réduction de l’intervention publique, en particulier dans le domaine social dans le but de relancer l’économie. Il en résulte une augmentation de l’emploi de basse qualité et une augmentation des inégalités de revenus, en particulier devant les mesures fiscales.
En période de forte inflation, les salaires tendent à croître, mais moins que les prix, donc le pouvoir d’achat baisse (on estime cette baisse à 9% pour l’année 2021). Par conséquent, les citoyens payent des impôts plus élevés alors qu’ils sont plus pauvres, et les gouvernements accroissent leurs recettes. Ce drainage fiscal est un impôt occulte dû à la seule inflation et non à un accroissement de la richesse réelle, alors que la transparence publique exigerait que les augmentations d’impôts se fassent via une décision législative et non avec des mécanismes automatiques « invisibles ». En vérité, le gouvernement Meloni présente sa politique fiscale comme étant en faveur des revenus les plus modestes, mais mène un drainage fiscal s’élevant à 2,474 milliards d’euros, alors que les allègements fiscaux prévus par les réformes ne représentent que 1,445 milliards d’euros, soit un écart de 1,029 milliards d’euros au détriment des salariés. Dans le projet de bilan 2026, les exonérations dues aux réformes fiscales concernent surtout les revenus les plus élevés : pour ceux supérieurs à 50 000 €, ils vont de 440 à 28 millions d’euros.
En Italie, le caractère dégressif du système fiscal vient de ce que les revenus du capital, perçus principalement sur les plus fortunés, sont faiblement taxés, alors que la TVA est prélevée majoritairement sur les personnes les plus pauvres dépensant davantage pour leurs consommations en proportion de leurs revenus. La progressivité de l’IRPEF ne suffit donc pas à compenser la dégressivité du système fiscal dans son ensemble. La politique du gouvernement Meloni n’a pas changé cet état de fait.

L’augmentation du taux d’emploi est présentée en fanfare comme un succès majeur de l’actuel gouvernement italien. Et en effet, les prévisions de l’ISTAT montre une augmentation de l’emploi de 1,1%. Cependant, le taux d’emploi en Italie demeure en-dessous de la moyenne de l’OSCE (62,9% contre 70,4% au premier trimestre 2025). Quant à la qualité de l’emploi, le salaire moyen pour un couple sans enfant où les deux conjoints travaillent, est de 24 800 € (la moitié d’un couple hollandais), et, de plus, selon l’ISTAT, 4,2 millions d’Italiens ne travaillent qu’à temps partiel. En outre, il y a 2,77 millions de contrats à durée déterminée et 290 000 travailleurs intermittents. L’on en conclue que si l’emploi a augmenté, il s’agit avant tout des emplois précaires.
En Italie, les 1% les plus riches se sont enrichis davantage, passant de 6,2% de la richesse nationale en 1981 à 12,3% en 2023. Les 50 000 contribuables, comptant parmi les 0,1% les plus riches du pays, avec des revenus annuels moyens dépassant le million d’euros, détiennent 4,5% de la richesse nationale. La montée des inégalités est accrue par un système fiscal de moins en moins progressif, le taux d’imposition augmentant des revenus les plus faibles aux classes moyennes, mais devenant profondément dégressif pour les revenus supérieurs à 80 000 € annuels. Résultat : pour 0,01% des contribuables italiens gagnant plus que 500 000 € annuel le taux effectif descend jusqu’à 36% du revenu, inférieur au taux général qui est de 40%. La lutte contre les inégalités liées à un système fiscal et encore plus à la diminution des ressources destinées à l’État-providence (éducation, santé, handicap, vieillesse, cohésion territoriale, logement social, crèches) ne fait pas partie des priorités du gouvernement Meloni. La proposition de mise en place d’une taxe patrimoniale, similaire à ce qui a été proposé en France (approuvée par l’Assemblée Nationale, rejetée par le Sénat) se justifierait dans la mesure où résident en Italie 71 milliardaires jouissant de patrimoines dont le total s’élève à 299 milliards d’euros, soit 14% du PIB italien.
Si on introduisait un prélèvement complémentaire de l’impôt sur le revenu des personnes physiques, de manière à ce que ces milliardaires payent une contribution d’au moins 2% de leurs propres richesses, les recettes s’élèveraient à 6 milliards d’euros. Ce ne serait certes pas suffisant pour résoudre les déséquilibres, mais cela donnerait à l’opinion publique le sentiment que le gouvernement agit pour une plus grande équité. Sur ce point, le gouvernement Meloni a eu une réaction épidermique, faisant croire que cette « taxe Zucman » serait un nouvel impôt sur le patrimoine alors qu’il s’agit d’un complément d’impôt sur le revenu.

En définitive, même si les observateurs internationaux mettent l’accent sur les quelques résultats positifs du gouvernement Meloni (déficit en baisse, excédents primaires, confiance relative des marchés favorisant une stabilité sur les courts et moyen termes), les problèmes plus graves auxquels est confrontée l’économie italienne ne sont toujours pas résolus quand ils ne se sont pas aggravés. Avec une croissance de 0,4% sur l’année 2025 (mais nulle sur le dernier trimestre), l’Italie est bien en-dessous de la moyenne de la zone euro (1,2%), se situe à égalité avec la Hongrie et ne dépasse guère que l’Autriche et la Finlande. La baisse des salaires réels s’accompagne d’une pression fiscale plus élevée malgré l’engagement souvent réaffirmé de réduire les impôts, des millions de salariés gagnent moins de 1 000 € par mois et renoncent à se soigner par manque de ressources. Selon l’ISTAT, il existe 2,2 millions de familles en état de pauvreté absolue, soit 8,4% du total des familles résidant sur le territoire italien.
En plus de la baisse des dépenses sociales, qui pèse sur les citoyens les plus pauvres, il faut souligner la faiblesse de la politique industrielle incapable d’affronter efficacement les crises qui affectent la grande industrie (comme l’illustre la crise sans débouché de l’Ilva de Taranto, un des plus grands producteurs d’acier en Europe). Selon l’ISTAT, entre 1995 et 2023, la productivité du travail en Italie a cru modérément, 0,4%, contre 1,5% en moyenne dans l’Union européenne. Quant aux transitions écologique et numérique le gouvernement Meloni se révèle incapable de les affronter.

Enfin, un jugement d’ensemble sur les résultats obtenus par le gouvernement Meloni ne peuvent pas faire l’impasse du constat qu’il s’agit d’un gouvernement « à droite toute », qui prend comme modèle les Êtats-Unis de Trump, qui ne croit guère dans l’approfondissement de l’unification européenne, s’oppose au vote à majorité qualifiée dans l’Union, ainsi qu’à la levée de ressources propres par cette dernière. Le souci de son électorat l’empêche d’affronter avec détermination des défis comme la faiblesse de la structure industrielle, la précarité de l’emploi, la baisse des salaires réels, et la réduction des dépenses sociales. Les écarts entre les classes sociales augmentent et les tensions qui découlent de l’aggravation des conditions de vie des citoyens les plus modestes se renforcent, même si elles ne montent que rarement à la surface. Mais la « vieille taupe de Hegel » avance en souterrain, et ces tensions exploseront tôt ou tard. Le danger d’une telle explosion ne peut être évité qu’avec un renforcement du rôle de l’Union européenne, une Union pacifique, verte, et juste, et avec un renversement de la majorité qui gouverne l’Italie aujourd’hui. Il revient aux électeurs de montrer, déjà au prochain référendum sur la justice, que l’époque a changé.