Nous ne sommes pas, nous Occitans, un « peuple sans écriture ». Des écrits, nous en fabriquons depuis des siècles et nous en fabriquions déjà quand d’aucuns, qui nous regardent aujourd’hui de haut, ne savaient peut-être même pas épeller l’alphabet. Mais, l’insistante, l’insonnante et l’hypocrite pression de l’Etat qui nous fait l’honneur de nous parquer et de nous protéger, et s’il le faut contre nous-mêmes, a dévalué notre langue, et, pour parler comme Mouloud Mammeri, l’a insularisée : en somme, nous en sommes sur notre terre occitane au même point que les Berbères sur la leur. C’est pour cela que, quand m’est arrivé entre les mains ce texte, Asfel, cela m’a démangé d’en devenir l’éditeur. J’ai pensé en premier à une édition bilingue, berbère et français. Nous en avons discuté, Rachid et moi, et sommes tombés d’accord sur le fait que -comme pour l’occitan écrit, la décision de se passer du français avait marqué un progrès- le berbère pouvait se passer de l’aide de la langue du colonisateur et cheminer sans béquilles. Progrès, bien sur, mais encore plus affaire de dignité. « Dignité », « honneur », aujourd’hui comme au temps de Pierre de Garros.
Si je n’avais pas été occitan, je n’aurais pas plongé dans cette aventure. Car c’est bien une aventure, la publication d’un livre écrit dans un « langage étrange », par une maison d’édition qui n’a pas le moindre sou. Rien que des dettes. Mais je sais bien que dans une grosse maison ils ne seraient pas si naïfs. Ils ne publieraient pas Asfel sans traduction. Ou, plus probablement, ils ne le publieraient pas du tout. Ils n’ont pas à entrer dans la logique folle des minoritaires d’un côté ou de l’autre de la mer Méditerranée. Mais, moi, insensé que je suis, je tiens avec opiniâtreté, que c’est un honneur -« honneur », j’insiste- pour une petite maison d’édition, et pour un Occitan, de faire ce que d’autres n’oseraient pas faire. C’est également un moyen de se sentir et de s’affirmer libre.
Traduction de l’Occitan par Bernat Del CLAUD (Périgord)