La Commune de Marseille

, par Felip Equy

Si la Commune de Paris est bien connue grâce à une bibliographie abondante, les mouvements communalistes dans les régions françaises, restent méconnus. On oppose souvent Paris au reste de la France en grande partie rurale, qui n’aurait pas bougé. Et pourtant, il y a eu des tentatives communalistes dans plusieurs villes de France : Lyon, Marseille, Toulouse, Narbonne (évoquée ici en quelques lignes), Saint-Étienne, Le Creusot… Des manifestations de soutien ont eu lieu dans de très nombreuses villes : dans la Nièvre, l’Allier et l’Ariège… Ces expériences ont duré moins longtemps que la Commune de Paris car très vite réprimées. La Commune de Marseille a connu trois phases. Les 7 et 8 août 1870 a lieu une première insurrection, la première de cette importance en France. Puis du 4 septembre au 4 novembre 1870, Marseille connaît une expérience de « démocratie directe ». Enfin la Commune proprement dite a lieu du 23 mars au 4 avril 1871. Dans ce mouvement, on verra qu’il existait au moins quatre tendances : les radicaux, la Garde nationale, les socialistes pour la plupart membres de l’Internationale et des républicains sans attache politique particulière.

Marseille avant la Commune

Sous le Second Empire, Marseille passe de 195 000 à 313 000 habitants. Le commerce avec l’Algérie est important. La grande industrie s’installe et avec elle le prolétariat augmente. Des grèves éclatent, surtout dans le bassin minier de Gardanne fin 1867 et début 1868. Marseille est une ville républicaine. En janvier 1870, le prince Pierre Bonaparte assassine le journaliste Victor Noir à Paris. À Marseille, une manifestation de 1 200 personnes demande la fin de l’Empire en arborant des drapeaux rouges. En mai 1870, l’empereur organise un plébiscite. Seule avec Paris, Marseille vote « non ». Des arrestations ont lieu dans l’Internationale et l’un de ses meneurs, André Bastelica, doit s’exiler en Espagne.

Chronologie des événements

Après avoir soutenu la guerre contre la Prusse, dès les premières défaites, notamment à Forbach, les Marseillais changent d’opinion. Le 7 août 1870, les manifestants, au nombre de 40 000, se rendent à la préfecture. Une délégation est formée pour réclamer des armes au préfet Charles Levert. Celui-ci refuse de la recevoir. Les manifestants tentent d’occuper le bâtiment mais n’y parviennent pas. Le soir, radicaux et socialistes forment un comité d’action révolutionnaire. Le lendemain, ils prennent d’assaut la mairie. Le comité ne va durer que quelques heures. On y note la présence de Gaston Crémieux, de l’internationaliste Charles Alerini et du poète Clovis Hugues. Les responsables de l’insurrection sont arrêtés puis incarcérés et condamnés le 27 août à de légères peines de prison. Le 4 septembre 1870, l’armée française est défaite à Sedan, l’empereur fait prisonnier. La République est proclamée. À Marseille, les prisonniers sont libérés, la préfecture est envahie, le préfet Levert doit quitter les lieux. Le nouveau ministre de l’intérieur, Léon Gambetta, nomme un nouveau préfet, Alphonse Esquiros. Entre-temps, une Garde civique, formée par des Internationalistes, joue le rôle de police et d’armée. Le drapeau rouge est hissé sur la préfecture, ce qui choque les modérés. Esquiros, censé mettre au pas la Garde civique, s’appuie sur elle. Il prend quelques mesures : la journée de travail réduite à huit heures pour les travailleurs des mines de Gardanne, l’épuration des éléments nommés par l’Empire dans l’administration, l’armée et la législature. Le 9 septembre a lieu un grand meeting populaire. Devant 2 000 personnes, Bastelica, revenu de son exil espagnol, y présente son programme : abolition de l’État, constitution d’un directoire provençal et internationaliste, levée en masse, impôt sur les riches pour armer les soldats… C’est à ce moment qu’est formée la Ligue du Midi. Son but initial est de constituer une armée pour défendre le pays contre les Prussiens. C’est aussi un mouvement révolutionnaire qui demande : la réquisition des biens des traîtres, la séparation de l’Église et de l’État, la suppression des écoles religieuses, l’instauration de la liberté de la presse, la révocation de tous les maires nommés sous l’Empire, le fédéralisme… Dans les mois qui suivent, le gouvernement central désavoue Esquiros. Il a, en effet, commencé à laïciser la République. Il suspend un journal clérical et réactionnaire, fait prendre d’assaut des couvents, expulse des jésuites conduits à la frontière. Esquiros est contraint à la démission. Il est remplacé par Adolphe Gent. Celui-ci décrète l’état de siège, en s’appuyant sur le conseil municipal et la Garde nationale, composée de bourgeois contrairement à la Garde civique, constituée d’ouvriers. Au même moment, les Marseillais apprennent la capitulation de François Achille Bazaine à Metz. Le 31 octobre, c’est à nouveau l’émeute. L’hôtel de ville est occupé sans combat, la Garde nationale refusant d’intervenir. Une Commune révolutionnaire est nommée. Elle comprend des républicains, des internationalistes et des socialistes parmi lesquels Bastelica, Esquiros, Hugues, Gustave Cluseret, Adolphe Carcassonne… Cette première ébauche de Commune ne va durer que trois jours. Esquiros est déstabilisé par la mort de son fils atteint de typhoïde. Une tentative d’attentat a lieu à la gare Saint-Charles contre le préfet Gent. Celui-ci reprend facilement le pouvoir, évitant de se mettre la population à dos en n’effectuant aucune arrestation. Le 13 novembre, il peut télégraphier à Tours (siège provisoire du gouvernement) que l’ordre règne de nouveau à Marseille. Les hostilités avec la Prusse prennent fin le 28 janvier 1871. Le gouvernement de défense doit céder la place. Des élections municipales puis législatives vont suivre le 8 février. L’assemblée est composée d’une majorité de conservateurs. À Marseille, les républicains l’emportent avec plus de 20 000 voix, la gauche (blanquistes, radicaux, internationalistes) en recueille moins de 9 000. La Garde civique est fondue dans la Garde nationale. La Ligue du Midi est déclarée illégale. Pour maintenir la combativité, la section marseillaise de l’Internationale décide de recourir à la grève. À partir du 10 mars, les employés du port cessent le travail puis c’est au tour des nettoyeurs, des chauffeurs, des boulangers, des arrimeurs. La Commune de Paris démarre le 18 mars. Les menaces d’Adolphe Thiers et l’indulgence accordée à des officiers de l’Empire, mettent le feu aux poudres. Le 22 mars, Crémieux, dans une réunion à l’Eldorado, appelle la foule à soutenir et défendre par tous les moyens la Commune parisienne. Le lendemain, la préfecture est investie par des gardes civiques, des gardes nationaux, des francs-tireurs ainsi que des garibaldiens arrivés à Marseille l’automne précédent. Une commission de douze membres est formée. Elle comprend des radicaux et des internationalistes parmi lesquels on retrouve Crémieux, Alérini et Bouchet. Bastelica n’est plus là car il a rejoint Paris. Les civiques arborent le drapeau rouge. Crémieux, lui, fait hisser un drapeau noir entre le drapeau rouge et le drapeau tricolore. Il ne s’agit pas du symbole de l’anarchisme mais il veut ainsi signaler le « deuil de la patrie ». La Commune de Paris envoie trois délégués à Marseille, ils ne serviront pas à grand-chose. Le conseil municipal s’oppose très vite à la commission qui décide de le dissoudre et de provoquer de nouvelles élections. Cette décision déclenche la colère de l’armée, dirigée par le général Henri Espivent de La Villesboinest. Le 4 avril, l’armée de terre et la marine reçoivent l’ordre d’investir le centre-ville. À noter que l’armée s’est, un temps, repliée sur Aubagne qui jouait le même rôle que Versailles par rapport à Paris. Estivent n’avait jamais combattu un Prussien de sa vie et il rêvait d’écraser « les rouges ». Malgré quelques tentatives de fraternisation, l’armée déclenche le bombardement de la préfecture depuis le fort Saint-Nicolas et Notre-Dame de-la-Garde. Bilan : 150 morts du côté des communards (certains exécutés sans procès), une trentaine du côté de l’armée, 500 arrestations, de nombreux immeubles endommagés, 300 obus reçus par la préfecture. Le 5 avril, Estivent peut faire défiler ses troupes aux cris de « Vive Jésus ! » et « Vive le Sacré-Cœur ! ». La Commune de Marseille n’a duré que treize jours. Charles d’Alerini écrira le 17 mars à James Guillaume : « …L’Internationale a subi, ici comme ailleurs, les effets de la guerre : elle est passablement désorganisée, les uns sont partis comme francs-tireurs, d’autres furent mis dans la Garde Nationale mobilisée… ».

L’ordre moral s’installe à Marseille : fermeture des clubs, établissement de la censure, dissolution de la Garde nationale, arrestations (qui dureront jusqu’en 1875 !) et procès. Du 12 au 28 juin, les conseils de guerre prononcent trois condamnations à mort et des centaines de peines de travaux forcés. Il fallait faire un exemple. Seul Crémieux sera fusillé dans les jardins du Pharo. Il représente tout ce que la bourgeoisie déteste : républicain, Juif et franc-maçon !

La langue

Durant la Commune, la langue parlée à Marseille était l’occitan, dans sa version provençale maritime. La grande majorité des écrits ont été publiés en français. Mais il existe un certain nombre de textes en occitan collectés par Glaudi Barsotti. On y trouve des chansons sur les élections de 1869 et sur la république, des textes sur la Commune et sa répression.

Le rôle des femmes

Alors que pendant la Commune de Paris, on a remarqué que les femmes jouaient un rôle important, les récits de la Commune de Marseille n’évoquent pas de personnages féminins. Le Dictionnaire de la Commune de Marseille réalisé par Roger Vignaud propose plus de 560 biographies d’acteurs de ce mouvement. Il a notamment dépouillé les archives de justice du conseil de guerre. Or le nombre de femmes dans ce dictionnaire est infime. On n’en trouve que 9. Il s’agit de Victorine Dulac, domestique, Léonie Dumas, « fille soumise », Anaïs Fassy, Louise Honde, Marie Balthazard, cantinière, Nathalie Rey, « fille soumise », Elisa Roche, maîtresse de maison de tolérance, Jeanne Barrus, débitante de vin et de Marie Thomas, employée de maison de tolérance. Accusées d’avoir participé à la Commune, de vol, de prise d’otages. Les preuves manquant, la plupart ont été acquittées Les radicaux Les radicaux à l’époque se sont opposés à l’Empire. Ils ne sont pas regroupés dans un parti (créé en 1901). Ils sont classés à gauche dans l’échiquier politique, partisans du suffrage universel et anticléricaux. En 1869, Gambetta et Esquiros sont élus députés.

L’Association internationale des travailleurs (AIT)

L’Association internationale des travailleurs (AIT) appelée aussi Première Internationale, est née à Londres en 1864. Elle voulait coordonner le mouvement ouvrier. Fondée en 1867, la section marseillaise compte 4 500 adhérents : ouvriers, artisans, un professeur… Dès 1869, les « autoritaires » (avec Marx) vont s’opposer aux « antiautoritaires » (avec Bakounine). Bakounine est exclu en 1872. La Première Internationale cesse ses activités en 1876.

Bakounine à Marseille

Bakounine avait écrit : « Si les ouvriers de Lyon et de Marseille ne se lèvent pas immédiatement, la France et le socialisme européen sont perdus ». Dès 1867, il avait créé à l’intérieur de l’AIT, une Alliance de la démocratie socialiste. Albert Richard à Lyon et Jean Bastelica à Marseille en faisaient partie. Deux sections françaises étaient particulièrement proches de Bakounine, celles de Lyon et de Marseille. La Commune de Lyon ayant échoué, Bakounine est arrêté le 28 septembre 1870. Mais il fut délivré par son ami Vladimir Ozerov. Il disparaît dans la cohue et réussit à gagner Marseille. Il se réfugie grâce à son ami Bastelica et à sa femme dans une maison du quartier du Pharo. C’est lors de ce séjour forcé qu’il écrit une brochure en français L’Empire knouto-germanique et la révolution sociale. Le 24 octobre, il réussit, grâce à Antoine Lombard, capitaine du port et membre de l’AIT, à quitter Marseille pour Gênes d’où il gagnera la Suisse.

La Ligue du Midi

La Ligue du Midi était un comité républicain formé à Marseille le 18 septembre 1870 et regroupant quatorze départements du Sud de la France et de la vallée du Rhône, dans le but de défendre la Troisième République. Accusée de séparatisme, la Ligue est dissoute le 28 décembre 1870. En faisaient partie : les Bouches-du-Rhône, le Gard, l’Hérault, le Var, le Vaucluse, les Alpes-Maritimes, les Basses-Alpes, les Hautes-Alpes, la Drôme, l’Ardèche, la Haute-Loire, le Rhône et l’Isère. À noter qu’à l’exception du Rhône, ces départements sont entièrement ou en partie de langue occitane.

Gaston Crémieux

Gaston Crémieux est né à Nîmes en 1836. Ses ancêtres sont des Juifs du Comtat-Venaissin. En 1857, il devient avocat. Il s’installe à Marseille en 1862. C’est un franc-maçon actif qui s’intéresse aux problèmes de la classe ouvrière. Participant à tous les événements de la Commune de Marseille, il servira de bouc émissaire. Il est fusillé le 30 novembre 1871. Jusqu’en 1925, un hommage est régulièrement rendu à la Commune et en particulier à Gaston Crémieux. Des discours étaient prononcés sur sa tombe. Plus récemment, une reconstitution de son procès a eu lieu au Palais de Justice de Marseille le 2 décembre 2011. L’avocat et historien Roger Vignaud y tenait le rôle de Gaston Crémieux.

Louise Michel à Marseille

Louise Michel n’a pas participé à la Commune de Marseille mais il est intéressant de voir quelles traces elle y a laissées. Née en 1830, la communarde puis militante anarchiste est venue à Marseille à six reprises pour y tenir des conférences devant un auditoire nombreux. Épuisée par ses tournées, malade, elle meurt à l’hôtel Oasis le 5 janvier 1905. Le 11, plusieurs dizaines de milliers de personnes lui rendent hommage. Puis son cercueil est ramené à Paris. En 1980, une plaque est apposée sur son lieu de décès. Pas très loin de là, le 14 octobre 2018, un square Louise Michel était inauguré. Et maintenant, on attend le changement de nom du lycée Thiers…

Narbonne

Une Commune a été active à Narbonne du 24 au 31 mars 1871. La figure marquante en est le journaliste républicain et socialiste Émile Digeon. La Commune distribue des armes à la population, arbore le drapeau rouge, une nouvelle administration est nommée par la foule… Des troupes, sous commandement versaillais, mettront vite fin à l’expérience.

NOTES DE FIN