Le Président italien Sergio Mattarella au Séminaire fédéraliste pour les 80 ans du Manifeste de Ventotene

, par Silvia Romano

Le 29 août le Président de la République d’Italie Sergio Mattarella est intervenu au séminaire de formation fédéraliste européenne organisé à Ventotene à l’occasion du 80e anniversaire du Manifeste de Ventotene. Après l’étape au cimetière devant la tombe d’Altiero Spinelli où il a déposé une couronne de fleurs, le Président Mattarella a ouvert la 40e session du séminaire fédéraliste en répondant aux questions des étudiants. Nous reportons ci-dessous quelque passage significatif de l’échange de Sergio Mattarella avec les étudiants, sur le sens du projet européen selon le Manifeste de Ventotene, encore d’actualité dans le contexte actuel d’une Europe qui change dace à des défis globaux.

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Question d’un étudiant de l’Université de Padoue : Quand vous pensez à l’Europe, à quel ensemble de valeurs et d’objectifs politiques pensez-vous ?

Le Président : Pour répondre à cette question, il faut rappeler ce qui a conduit les peuples d’Europe qui s’étaient combattus pendant des siècles à rapprocher les perspectives et l’avenir. […] Dans le Manifeste de Ventotene, dans les premières lignes, on retrouve une déclaration d’une grande importance qui dit : « L’homme ne doit pas être un simple instrument des autres, mais un centre de vie autonome ». Cette affirmation de la valeur de la personne, représente ce qui était au centre du renversement de perspective des européens au lendemain de la guerre. Et ce principe, dont dérivent tous les autres, s’est ensuite étendu au principe démocratique, aux principes de démocratie qui sont ceux qui ont conduit seize ans après le Manifeste au début concret de la construction européenne. […] Ce principe démocratique qui repose sur la valeur de la personne est celui qui sous-tend ce tournant, et c’est celui dont toutes les autres valeurs que l’Union incarne et manifeste, c’est-à-dire les droits, la liberté, la paix, la collaboration découlent. Cela me semble être le principe de base.   Question d’un élève du lycée littéraire de Vérone : Quel devrait être selon vous le rôle de l’Europe dans le monde globalisé d’aujourd’hui ? Quel modèle l’Europe peut-elle être pour le monde contemporain ?

Le Président : Je crois qu’il y a deux éléments qui caractérisent l’Union européenne d’une manière plus évidente et particulière : l’État de droit et la promotion de la cohésion sociale, pour ce modèle social européen qui a été ainsi défini. Ces deux valeurs me font répondre à votre question par une autre. Ces valeurs, liberté, droits, paix, respect et compréhension mutuelle entre les peuples, entre les cultures, la collaboration internationale, la cohésion sociale, sont-elles des valeurs pouvant être cantonnées à un seul territoire ou ne sont-elles pas, au contraire, des valeurs appartenant à la toute l’humanité ? Ici, dans la réponse à cette question, il y a le rôle de l’Europe dans le monde contemporain. Dans le Manifeste de Ventotene, il y a un passage important à cet égard, celui dans lequel il est dit que l’évolution des relations économiques mondiales signifie que l’espace vital d’un peuple n’est plus que le globe, pas l’intérieur [son territoire, Ndlr]. Il y a quatre-vingts ans, en 1941. Aujourd’hui avec les changements que nous connaissons, si intenses, profonds, rapides, cette considération paraît prophétique mais on peut la démultiplier, bien sûr. Il faut trouver une formule qui ajuste la souveraineté, et cette formule qui permet de préserver la souveraineté, sans qu’elle soit illusoire, simplement illusoire, c’est la souveraineté partagée dans l’Union qui n’est pas un renoncement à la souveraineté, mais le seul moyen de la préserver. (…) Une souveraineté partagée qui nous permet de faire face aux nombreux problèmes mondiaux, aux défis qui existent. Nous avons une occasion importante en cette période : la Conférence sur l’avenir de l’Europe. C’est une opportunité historique, à ne pas manquer, sous peine de dommages immenses à la vie de l’Europe pour l’avenir. Il faut éviter le risque qu’elle soit banalisée, qu’elle se traduise - comme il ressort de certaines positions dans le cadre de l’Union - par un examen ennuyeux de la situation actuelle. C’est une occasion historique de vérifier l’état de l’Union, de comprendre ce dont elle a besoin, comment parvenir à une souveraineté partagée, comment accroître la souveraineté partagée afin que l’Europe ait un rôle et puisse vraiment faire face, pour protéger ses citoyens, aussi pour l’avenir la liberté, la paix et le bien-être, comme elle l’a fait jusqu’à présent, mais sans cet ajustement de souveraineté, sans ces changements auxquels la Conférence doit faire face cette fois, nous ne serions pas en mesure de le faire. Et il faut le faire maintenant, dans quelque temps il serait trop tard.

Question d’un étudiant de l’Université catholique de Milan : Comment voyez-vous l’Union européenne en 2050 ?

Le Président : En 2050 j’aurais 109 ans et je ne peux donc, en ce moment, que cultiver cet esprit de confiance en l’avenir qui a animé le Manifeste de Ventotene. Je ne me contente pas de croire, de penser mais je suis convaincu qu’en 2050 l’Union aura atteint, aura pleinement exprimé cet horizon de liberté qu’indique le Manifeste de Ventotene. Qu’en son sein auront disparu les inégalités entre les peuples, entre les territoires, qu’il sera ouvert sur le monde et pas une « forteresse fermée » et qu’il sera capable d’exprimer, d’impliquer, de transmettre, de collaborer avec toutes les valeurs qui le caractérisent : démocratie, liberté, droits, paix, coopération internationale. Je crois qu’elle [l’UE] est avant tout capable d’apporter des réponses adéquates aux aspirations et aux attentes d’avenir des jeunes européens.