Pourquoi traduire en kurde : Le Petit Prince et L’Étranger ?

, par Fawaz Hussain

À mon grand regret, on ne traduit pas en kurde ces deux œuvres majeures comme on traduit les Essais de Montaigne en finnois, les tragédies de Shakespeare en japonais, ou le Don Quichotte de Cervantès en russe ou en grec. Au Moyen-Orient, les langues dominantes comme le turc, l’arabe et le persan ont réduit 40 000 000 de Kurdes à s’exprimer dans un idiome, une langue vernaculaire condamnée à brève échéance si cette politique désastreuse perdure. Langue indo-européenne de la même famille que le persan, le kurde n’a pas eu la chance de se développer à l’intérieur d’un État souverain, avec une Académie pour en assurer défense et illustration. Tant s’en faut, dans ces conditions que son lexique soit standardisé, sa grammaire codifiée. Un mot masculin dans un village kurde en Syrie peut changer de genre et devenir féminin à quelques kilomètres de l’autre côté de la frontière. On écrit le kurde en alphabet arabe, latin ou cyrillique chez les Kurdes d’Arménie. Il y a là de quoi en perdre son latin. Occupant depuis toujours la zone-tampon entre Byzance et l’Empire perse, les Kurdes ont subi le joug de l’Empire ottoman durant de longs siècles. Après la Première Guerre mondiale, de nouveaux États comme la République de Turquie, la République Arabe syrienne et la République d’Irak ont vu le jour sur les décombres de l’Empire ottoman. Le Traité de Sèvres de 1920 prévoyait la création d’un État kurde, conformément au principe de Wilson, qui établit le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, mais l’arrivée en force de Mustafa Kemal a changé la donne. Les Français et les Anglais devaient désormais tenir compte du traité de Lausanne signé en 1923 et abandonner Kurdes, Grecs et Arméniens. La façon dont furent dessinées les frontières des pays placés sous leur autorité ne visait qu’à mieux protéger leurs intérêts, et c’est ainsi que nous nous trouvons partagés entre quatre pays : la Turquie, l’Irak, la Syrie et l’Iran. En Syrie, le kurde n’était enseigné dans aucun établissement scolaire de la région. On pouvait apprendre toutes les langues, y compris le martien s’il existait, mais ma langue maternelle restait strictement interdite. On nous faisait bien entrer de force dans le cerveau l’idée que nous parlions un patois dont il nous fallait nous débarrasser, sinon que je n’adhérais pas un instant à ce discours haineux panarabe et chauvin. Nous occupions nos longues veillées d’hiver à écouter le barde de la famille venu ouvrir pour nous son répertoire de contes et légendes qui n’en finissait pas : son vocabulaire chamarré suffisait à nous transporter dans un monde dont la beauté et la richesse nous frappaient. Non, notre « idiome », décidément, n’avait rien à envier à n’importe laquelle des belles langues parlées dans le vaste monde de Dieu. J’ai lu le Petit Prince et L’Étranger en arabe dans les années 70 du siècle dernier. Je les ai découverts plus tard dans leur version d’origine à l’université d’Alep. Ma traduction de ces deux œuvres est une expression de ma révolte. Elle émane de ma volonté de faire quelque chose pour ma douce langue meurtrie et ma culture en péril. Au Moyen-Orient, se déclarer kurde et s’exprimer dans la langue du Kurde marque du stigmate de la résistance. On s’oppose à la pensée dominante, qui exclut l’altérité. Avant même de m’envoler pour la France afin d’y poursuivre en Sorbonne mon cursus universitaire, j’avais pris l’engagement sans faille, de m’acquitter d’une dette envers les miens. Pendant toute ma période syrienne, je n’avais vu que deux titres kurdes, et la prudence s’imposait. Passer du Petit Prince à L’Étranger mettait le traducteur que j’étais face à de sérieuses difficultés techniques : je l’ai surtout expérimenté dans la deuxième partie du livre, quand Meursault, qui a tué, passe ses jours entre sa cellule et la salle d’audience. Car, si le kurde possède un lexique foisonnant pour parler des moutons et du cycle des saisons, il est en revanche très démuni du côté juridique, là où le français aligne de nombreux éléments de ce champ sémantique, d’avocat à voie de recours, en passant par barreau, bâtonnier, cour pénale, greffe, huissier, plaidoirie, renvoi, et j’en oublie. Quoi qu’il en soit, l’expérience, très enrichissante, s’est soldée comme la première : Mîrzayê piçûk, l’ouvrage de Saint-Exupéry avait paru à Stockholm, en 1995, et Biyanî, le titre en kurde retenu pour le roman de Camus, l’a suivi. Ce qui ne m’a pas empêché, à mon retour à Paris, de le remettre sur le métier, si bien qu’en 2012 en paraissait à Istanbul, aux éditions Avesta, une version revue. Quant au Petit Prince, il en est à sa cinquième réédition. Et voici l’incipit de L’Étranger en Français et en kurde :

Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J’ai reçu un télégramme de l’asile : « Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués. » Cela ne veut rien dire. C’était peut-être hier. Îro dayê mir. Belkî jî doh bû. Ez nizainim. Ji mala pîran ji min re telegrafek hat : « Dê candayî. Veşartin sibehê. Silavên bijarte » Mane û wateya vê yekê tune. Ew belkî do bû.

Il me fallait également traduire Le Petit Prince, ne fût-ce que pour le passage où le personnage principal rencontre le renard qui lui dit : – Tu deviens responsable pour toujours de ce que tu as apprivoisé. Tu es responsable de ta rose… – Je suis responsable de ma rose… répéta le petit prince, afin de se souvenir. En kurde, cela donne : – Gava tu yekî kedî bikî, tu heta roja qiyametê berpirsyarê wî yî. Tu berpirsyarê gula xwe yî… – Ez berpirsyarê gula xwe me… Mîrzayê piçûk got da ku ew yek di bîra wî de bima. »

Pour aborder la complexité du kurde, je donnerai ici quelques exemples. Comme pour le français, le participe passé s’accorde avec le complément d’objet direct placé devant. Min dostek dît : j’ai vu un ami, mais min sê dost dîtin, j’ai vu trois amis. Puis le kurde a deux pronoms personnels sujets répondant au pronom « Je ». Tout dépend si le verbe est transitif ou intransitif et du temps aussi : Min dostek dît, j’ai vu un ami, mais Ez ê dostekî bibînim : je verrai un ami. Et puis, comme le latin, le kurde a gardé les déclinaisons : on y rencontre le nominatif, le vocatif, l’accusatif, le génitif, le datif et l’ablatif. Ainsi le mot dost, ami, peut prendre les formes dost, dosto ! dostê, dostî selon sa fonction dans la phrase.

Ces dernières décennies, le mouvement de traduction en kurde connaît un grand essor au Kurdistan de Turquie et d’Irak. Comme j’aurais aimé que mes parents me lisent en kurde l’histoire d’amour entre le petit prince et sa fleur tellement orgueilleuse, la sagesse du renard qui enseigne qu’on n’apprend qu’avec le cœur ! Comme j’aurais aimé découvrir le monde de Meursault dans ma langue maternelle ! Je suis fier qu’un Kurde puisse à présent lire ces deux œuvres sans passer par le turc, l’arabe, le persan ou une autre langue européenne comme l’anglais, l’allemand ou le suédois. Ce qui distingue un Kurde d’un Turc, d’un Arabe ou d’un Iranien, c’est sa langue. Ce sont ses chants, ses légendes et son habit traditionnel. Veiller sur cette langue et l’enrichir par le biais des traductions devrait être une priorité pour l’ensemble des Kurdes – et peu importe l’alphabet qu’ils utilisent. Nous sommes responsables de notre langue.

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