Frenay a voulu transformer l’élan révolutionnaire de la Résistance en un mouvement politique [… pour] s’émanciper du dogme de la souveraineté nationale [et] accéder à la fédération européenne

, par Chloé Fabre, Robert Belot

Posé et souriant, Robert Belot nous reçoit dans son bureau de l’Université Jean Monnet de Saint-Etienne où il est professeur d’histoire contemporaine. Il est également titulaire d’une Chaire Jean Monnet, mais c’est sur un autre père fondateur de l’Europe qu’il travaille. Il est le biographe d’Henri Frenay, officier issue d’une famille lyonnaise de droite et nationaliste. Après l’expérience de la Seconde Guerre mondiale, Henri Frenay est devenu l’un des présidents de l’Union européenne des fédéralistes. C’est cette transformation et l’influence qu’a eu Henri Frenay, alias Charvet, sur la Résistance française que Robert Belot analyse dans son dernier livre, paru chez Presse fédéraliste : Résistance et conscience européenne – Henri Frenay, De Gaulle et les communistes (1940 – 1947. Curieux, nous lui avons posé quelques questions.

Qui était Henri Frenay ? Pourquoi ce personnage vous intéresse-t-il et en quoi est-il intéressant pour l’histoire de la Résistance et l’histoire fédéraliste ? La pensée de Frenay a-t-elle été effacée du récit national ?

Ce livre se propose d’examiner un des points d’attaque majeurs des anti-européens : « l’idée que l’Europe est sortie tout armée du cerveau de la Résistance » serait tout simplement « un mensonge ». Henri Frenay a été le fondateur du plus important mouvement de la Résistance française, Combat. Il est ensuite devenu ministre du général de Gaulle à la Libération, et un des fondateurs de l’Union européenne des fédéralistes (UEF). Frenay est à la fois très connu et très mal connu, en raison des divergences qu’il a eues avec Jean Moulin pendant le combat résistant, mais aussi par suite des attaques violentes et diffamatoires que lui ont fait subir les communistes après-guerre. Dans le livre, je révèle que cet homme a eu une influence capitale à la fois sur Jean Monnet et François Mitterrand, lequel lui a rendu un hommage solennel aux Invalides le 26 septembre 1988. Frenay est l’homme qui a « inventé » la Résistance intérieure, pour reprendre l’expression de Jacques Baumel, en créant le plus grand mouvement de Résistance, Combat. Il a été l’instigateur de l’unification des mouvements de Résistance à travers les Mouvements Unis de Résistance (MUR). De Gaulle en fit un Compagnon de la Libération. À travers le Mouvement de Libération nationale (MLN) et l’Union démocratique et socialiste de la Résistance (UDSR), Frenay a voulu transformer l’élan révolutionnaire de la Résistance en un mouvement politique porté par une nouvelle élite. Cette élite devait permettre à la France de s’émanciper du dogme de la souveraineté nationale pour accéder à la Fédération européenne grâce à laquelle l’Allemagne pourrait redevenir un pays démocratique et l’Europe un espace pacifique renouant avec son patrimoine humaniste. L’échec de la transformation politique de la Résistance en France à la Libération a déterminé Frenay à s’engager au service du fédéralisme européen : d’abord dans son mouvement Socialisme et Liberté, affilié au Comité pour les États-Unis socialistes d’Europe, ensuite au sein de l’Union européenne des fédéralistes dont il va être pendant une dizaine d’années la figure emblématique.

Pour vous, y a-t-il une particularité de la Résistance française par rapport à la Résistance en Italie, en Allemagne ou ailleurs ?

Oui. D’abord, le niveau de fascisation, si je puis dire, n’a pas été le même. Ensuite, il y a le fait que la France est à la fois directement occupée au Nord et placée sous le régime de Vichy au Sud, ce qui permettait une expression plus précoce de la Résistance. Enfin, la France est un pays unifié depuis longtemps, contrairement à l’Allemagne ou l’Italie ; le « roman national » y a joué un rôle déterminant dans la formation de la conscience citoyenne. La Résistance en France a été à l’origine un sursaut patriotique qui s’est peu à peu transformée en un projet politique. Ce projet visait à réinstaller les valeurs démocratiques dans une République rénovée, mais aussi à penser l’avenir de la France dans une Europe reconfigurée qui aurait tiré les leçons de la tragédie. Le mouvement Combat et celui de Témoignage Chrétien, un mouvement proche de celui de Frenay (qu’il a soutenu), ainsi que la mouvance démocrate-chrétienne et socialisante, ont d’emblée adopté une démarche à dimension européenne. C’est une singularité si on les compare aux communistes et aux gaullistes. Ces hommes ont réussi à élever « leur esprit au-dessus des malheurs et des haines » et ils cherchèrent à porter leur regard « au-delà de la guerre et au-delà des frontières ». Lorsque l’occupant sera hors du territoire et hors des esprits, quelle France faudra-t-il imaginer ? Et cette Europe meurtrie, comment pourra-t-on la relever ? Que faire de l’Allemagne et de l’Italie ? Comment se positionner entre les Américains et les Soviétiques ? Ce que j’ai essayé de démontrer, c’est que la Résistance française n’a pas été unie et tout uniment européiste. Loin de là. Le mythe d’une « France résistante » qui est censé avoir triomphé à la Libération a dissimulé la désunion des « vainqueurs ». D’autre part, le processus d’européanisation des esprits, en France, fut long, complexe et conflictuel. La volonté de rénovation, voire de révolution, qui envahit la presse résistante à partir de 1943 a partiellement échoué dans l’immédiat après-guerre. Le projet européen devait attendre l’année 1948 pour entrer dans une perspective concrète. Car il ne faudrait pas croire qu’il y ait eu d’emblée une claire conscience de l’importance de l’enjeu européen. La Résistance a été un phénomène polygénique, complexe, évolutif, et aussi très minoritaire. Les Résistants eux-mêmes se voyaient comme une « élite nouvelle » alors qu’ils prétendaient être les mandataires auto-proclamés du « peuple ». L’analyse des causes et des formes de la difficulté de la prise en compte de l’enjeu européen dans la Résistance est l’objet de ce livre.

C’est un livre d’histoire que vous publiez chez une maison d’édition plutôt militante. Pourquoi ce choix ?

Il y a, dans les cercles intellectuels, un mépris de l’histoire et des historiens qui se développe. Certains remettent en cause la science ou la vérité, ils remettent également en cause l’histoire et ceux qui l’écrivent. Ma mission, en tant que titulaire de la Chaire Jean Monnet EUPOPA, c’est d’enseigner l’histoire de l’Europe, car l’Europe est très peu enseignée à l’université française. Et pour cela, de revenir aux sources, de s’appuyer sur les faits. Avec ce livre, je tiens à donner du matériel historique aux jeunes citoyens français, qui sont aussi européens. Il est nécessaire d’éduquer et d’informer pour former des esprits qui auront la capacité et la lucidité de détecter les pièges des manipulateurs de l’histoire et des fabricants de complots. Dans ce livre, je propose une histoire critique. Il n’y aura conscience de l’importance de l’Europe que s’il y a d’abord connaissance de l’Europe.

Votre livre fournit quantité de documents et de ressources pour les historiens, vous avez quelque chose à prouver par rapport à l’écriture de l’histoire de la Résistance et de l’engagement européen ?

Grâce à l’engagement de mon éditeur (Presse fédéraliste), j’ai tenu à donner à voir et à lire des documents, souvent inédits. D’abord, pour mes étudiants, à des fins pédagogiques. Mais aussi pour le « grand public » pour qu’il comprenne mieux en quoi consiste le travail de l’historien. Oui, j’apporte les « preuves » de ce que je veux démontrer. J’ouvre la boîte noire de la recherche historique en toute transparence. Cette démarche fonde la vraie connaissance, alors que le discours anti-européen se contente de surfer sur des préjugés, des opinions, des informations biaisées, tout ce qui conduit à ce que j’appelle la « déconnaissance ». Le « fake knowledge », grâce aux moyens de diffusion des médias dits « sociaux », est un virus cognitif extrêmement invasif et dangereux.

Pourquoi, en ce début du troisième millénaire, évoquer les origines du mouvement européen ?

La figure d’Henri Frenay, héros national et héraut européen, doit être rappelée car elle décrédibilise la thèse des anti-européens et des souverainistes qui sont généralement convaincus que ce sont les non-résistants et les non-patriotes qui ont cherché la solution européenne. À suivre Jean-Pierre Chevènement, l’Europe serait « la victoire posthume de ceux qui voulaient dégrader la France, l’humilier, la réduire à un rôle subalterne, la reléguer en bout de table ». Bref, se seraient les « vichystes ». Mitterrand n’a-t-il pas servi le régime de Vichy à son retour l’Allemagne ? Monnet n’a-t-il pas favorisé le général Giraud, un « vichysto-résistant » ? Tous les deux auraient été dans le « camp des giraudistes, c’est-à-dire contre de Gaulle ». La prise en compte de Frenay impose un complet changement de perspective. Par son histoire, on accède à une autre lecture de la volonté de faire l’Europe : la volonté des Résistants, au cœur même du combat anti-vichyste et anti-nazi, de concevoir une Europe de paix et de démocratie. Oublier Frenay et tous les autres résistants pro-européens de France et d’ailleurs, engagés dans les organisations fédéralistes d’après-guerre, ce serait donner libre cours aux théories qui réduisent le désir d’Europe à une aliénation ou à une manipulation germano-américaine. Ce serait faire l’impasse sur une des sources majeures des origines de la construction européenne : la lutte patriotique et antinazie de la Résistance pour faire naître un monde meilleur.

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