Perspectives européennes pour l’Écosse dans l’après Brexit

, par Christian Allard

Une année difficile

2020 deviendra l’année à oublier à travers le monde, dans l’Union européenne et surtout au Royaume-Uni, cette fin d’année a été des plus difficiles. En octobre, l’Écosse a perdu le plus célèbre de ces concitoyens, Sean Connery, le James Bond écossais. Comme beaucoup d’écossais avant lui, il a quitté son pays pour trouver gloire et fortune. Il les a trouvées et pourtant peu savent que Sir Sean était, comme moi, adhérant au parti indépendantiste d’Écosse, au Scottish National Party. Un autre point que nous avions en commun, l’accent ou plutôt notre inaptitude à changer nos accents respectifs. James Bond était au service de sa Majesté mais l’acteur qui l’a incarné au grand écran était farouchement écossais.

La question de l’identité écossaise

Garder son accent écossais n’était pas conseillé à l’époque au Royaume Uni quand la radio, le petit et le grand écran parlaient tous d’une même voix avec un accent anglais indéfinissable. Mon accent français n’a jamais été une barrière en Écosse, bien au contraire c’est un atout, la raison pour laquelle mon opinion pèse peut-être plus qu’elle ne la mérite. L’acteur Sean Connery a été choisi malgré son accent, j’ai été élu en partie grâce au mien. Ce respect de l’opinion de l’étranger, de celui ou celle qui ont choisi de vivre en Écosse est des plus surprenant pour les nouveaux arrivés et s’explique par le fait qu’en Écosse il n’y a pas d’étrangers mais une population, un peuple défini seulement par le fait d’être là. Mon amie et compatriote, Assa Samaké-Roman, partage son expérience dans son récit Écosse, Hadrien et la licorne [1] , un superbe cadeau de fin d’année pour ceux qui veulent en savoir plus. Elle écrit sa surprise quand, pour la première fois, elle a l’échange suivant : « D’où venez-vous ?
- De France. Mais j’habite en Écosse maintenant.
- C’est vrai ? vous êtes l’une des nôtres alors, une écossaise. »

Au sud de l’Écosse, en Angleterre et même en France, cet échange aurait été très différent. Mon amie Assa ajoute que toutes et tous de peau foncée et de cheveux crépis comme elle ont droit à la question traditionnelle « Non mais, d’où venez-vous vraiment ? », pas en Écosse. L’identité écossaise est si forte qu’elle se partage facilement, elle est forte parce que nous la partageons facilement, une leçon pour ceux qui pensent que de partager son identité, c’est de la diluer, de l’amoindrir, en vérité c’est tout le contraire.

Brexit, redéfinir l’identité anglaise

En 1997, j’ai voté pour la décentralisation, la dévolution suggérée par l’Union européenne comme un moyen de protéger l’Écosse de la pire des politiques venant du parlement de Londres, de Westminster. Cela a fonctionné dans une certaine mesure, le parlement écossais a atténué de nombreuses politiques venant de Westminster et nous a protégé tandis que nos voisins anglais ont pris toute la force du programme d’austérité suscité par l’incompétence des gouvernements britanniques successifs. Et pour nos amis anglais il n’y a pas eu de dévolution. Le pays de Galle et l’Irlande du Nord ont pu redéfinir et confirmer leurs identités avec la création d’assemblées nationales, et je répète nationales parce que ce sont quatre nations qui composent le Royaume-Uni. La superposition de l’identité britannique à l’identité anglaise qui a permis à beaucoup d’immigrés des caraïbes ou d’ailleurs de s’assimiler et d’être acceptés comme britanniques a isolé la population anglaise. L’arrivée de vagues d’immigrés d’Europe de l’Est et de réfugiés du Moyen Orient a accentué cette isolation. Le Brexit est devenu la solution a un problème d’identité, d’identité anglaise qui n’a pas trouvé sa voie dans une union européenne élargie et dans un Royaume-Uni décentralisé.

Reprendre contrôle, un message populiste

Un slogan, un sentiment qui prouve le malaise anglais, la volonté d’annuler la dévolution au Royaume-Uni et l’élargissement de l’Union européenne, « Take back control ». Malheureusement pour tous ceux, qui ont choisi leur passé pour notre avenir, ils n’ont pas compris qu’il était trop tard pour changer de cap, pour faire marche arrière. Le premier ministre britannique a déjà concédé en Irlande du Nord, une concession inimaginable le siècle dernier, une concession incompréhensible pour un petit nombre de conservateurs âgés qui n’ont pas vu le populisme venir. Il y aura une frontière entre la Grande Bretagne et l’Irlande du Nord, une frontière économique et douanière dans la mer d’Irlande. Le parti de l’actuel premier ministre britannique devrait changer de nom, il n’est plus le parti conservative et unioniste, il est devenu le parti conservative et populiste. Le Brexit n’étouffera pas l’agenda progressiste du projet européen ni les aspirations des nations autonomes du Royaume-Uni de devenir plus autonomes ou, pour le cas de l’Écosse, de retrouver son indépendance et de rejoindre l’Union européenne en tant qu’État membre. L’attaque populiste de nos institutions démocratiques et de nos valeurs européennes n’est que momentanée, comme la présidence de Donald Trump, le Brexit est condamné à l’échec, en Angleterre aussi et partout ailleurs.

La subsidiarité en Écosse

Il est clair qu’il existe un déficit démocratique au Royaume-Uni, le fait est que l’Angleterre n’a pas son propre parlement national mais partage Westminster avec les 3 autres nations, qui, elles, en ont un, depuis 1999. Auparavant, le déficit démocratique en Écosse était flagrant parce que toutes les décisions étaient prises par une majorité au parlement britannique. Une majorité qui n’a très pu eu besoin de l’appui de députés écossais, il est certain que l’Écosse a été oubliée par les deux principaux partis politiques britanniques pour plus de cinquante ans. C’est certainement pourquoi le projet européen a attiré tellement les Écossais at a créé les fondations de nos institutions démocratiques et autonomes en 1999 sous le principe de la subsidiarité. L’origine de la subsidiarité a dû être connue en Écosse parce que ce sont des calvinistes les premiers qui ont défini le concept, des calvinistes suivis de très près par l’église catholique. Ce principe est devenu la pierre angulaire de l’Union européenne, certainement un consensus pour beaucoup de mouvements politiques y compris le mien. Le principe de subsidiarité demande que les décisions soient prises le plus près possibles de ceux qu’elles concernent et quelles le soit avec efficacité. Il y a un certain pragmatisme attaché à ce principe qui me convient très bien et peut-être qui permet le mieux de marier le besoin écossais de vivre dans une société des plus égalitaires et aussi d’avoir des institutions démocratiques, efficaces et surtout prudentes.

L’avenir de l’Écosse est prometteur, il est européen

Après avoir siégé au parlement écossais de 2013 à 2016, j’ai été élu au Parlement européen pour représenter l’Écosse jusqu’au départ du Royaume-Uni de l’Union européenne, un départ plein d’émotions au son de la cornemuse en janvier 2020, un début difficile d’une année à oublier. Mes collègues européens au Parlement ont été merveilleux, leur soutien pour une Écosse qui a voté a plus de 60% pour rester dans l’Union européenne est remarquable, leur compréhension de la réalité des conséquences d’un Brexit très anglais sur nos institutions écossaises montre le respect qu’ils ont tous pour ce pays qui est devenu le mien. La contribution de l’Écosse à l’Union européenne est interrompue et nous le regrettons. Je pense à mes prédécesseurs au Parlement européen de Madame Écosse, Winnie Ewing, qui a contribué à la création du programme Erasmus, au professeur Neil MacCormick, qui a contribué aux droits constitutionnels de l’Union européenne et à promouvoir le principe de subsidiarité si cher aux écossais, notre contribution doit continuer. Cette interruption doit être des plus courte et mon appel est clair, aidez-nous à mieux vous aider. Le pays le plus européen d’Europe est l’Écosse, nous l’avons prouvé. Notre passé, nos institutions et notre avenir sont européen, ce peuple européen écossais a hâte de revenir au sein de l’Union européenne. Notre idée de l’Europe est la vôtre, nous sommes peut-être à la périphérie de l’Europe sur la carte, mais, comme nos amis les Irlandais, nous nous sentons au cœur du projet européen.

Un guide, une route et une destination

Avec un Brexit qui s’est languis pendant plus de quatre ans, notre première ministre écossaise a eu tout le temps pour préparer notre route et guider notre retour de l’Écosse au sein de l’Union européenne comme un nouvel État-membre, un État membre indépendant au sein l’union européenne.

Nicola Sturgeon a pris la tête du gouvernement autonome écossais en 2014, avant elle était vice-première ministre an Écosse depuis 2007 et était, à partir de 2004, cheffe de l’opposition au parlement écossais. Son expérience comme sa popularité ne font qu’augmenter. Le World Economic Forum et le Centre for Economic Policy Research (CEPR) ont confirmé récemment une tendance bien connue, que les pays les mieux dirigés dans le monde aujourd’hui sont dirigés par des femmes. L’étude récente nous apprends que nos dirigeantes sont systématiquement et significativement meilleures, particulièrement concernant la gestion de l’épidémie. La popularité de Nicola Sturgeon n’a jamais été aussi haute à plus de 80% (source Ipsos-MORI) de satisfaction, son gouvernent a plus de 70% (source Ipsos-MORI). Les sondages pour le parti qu’elle dirige sont très positifs, une majorité de l’électorat écossais se prépare à voter pour le parti indépendantiste écossais au mois de mai l’année prochaine, 55% (source Ipsos-MORI). Ces élections législatives, en mai prochain, sont la deuxième étape de notre route pour retrouver nos amis européens. La deuxième étape parce que le parlement écossais a déjà voté pour que la loi d’un referendum sur l’indépendance de l’Écosse soit approuvée. La dernière étape sera le referendum et, pour la première fois, les sondages sont unanimes et consécutifs cette fin d’année, une majorité de l’électorat écossais est prêt à voter oui.

L’Écosse, un modèle à répliquer ?

La popularité croissante d’un gouvernement, d’un parti au pouvoir depuis 14 ans, peut surprendre. L’explication est simple, le peuple écossais a retrouvé son engagement politique et son intérêt constitutionnel à la fin du siècle dernier quand Winnie Ewing, Madame Écosse, a re-réuni le parlement écossais après une interruption de 300 ans. Et le peuple écossais a continué les vingt dernières années à en vouloir plus, plus de démocratie et plus d’indépendance constitutionnelle. Le parti indépendantiste l’a accompagné. C’est pourquoi aujourd’hui le parti compte plus de 125 000 adhérents sur une population de moins de 6 millions d’habitants. Un exemple à suivre pour beaucoup de partis politiques dans le monde, nos adhérents font notre force. L’engagement démocratique est plus important que jamais, nous l’avons vu avec la montée du populisme. Ce mouvement populiste s’est nourrit de l’abstention de beaucoup d’électeurs désengagés et abandonnés par les partis traditionnels de gauche et de droite. La réponse au populisme n’est pas de copier leur agenda anti-migratoire ou leur aversion au projet européen, la négativité de leur campagne électorale n’est certainement pas un atout. L’Écosse a démontré, élection après élection, qu’un agenda pro-immigration and pro-européen est la seule réponse possible au populisme.

Depuis le mois d’août cette année, le parlement écossais invite tous les étrangers et les réfugiés résidants en Écosse à participer à nos élections écossaises. Non seulement nous avons suivi l’exemple européen d’ouvrir notre démocratie à nos amis européens, mais nous avons maintenant ouvert cette démocratie à tous, âgés de plus de 16 ans. Je suis certain que Sir Sean Connery a approuvé, lui qui n’a pas pu voter pour l’indépendance de son pays en 2014 parce qu’il résidait à l’étranger. J’ai voté oui pour lui, moi un étranger devenu écossais, un européen de nationalité française qui vit où il fait bon vivre, au pays du premier James Bond, un ancien pays qui a retrouvé son sens de la démocratie et qui l’a adapté au 21e siècle.