Ferdinand Kinsky (1934-2020) : Fédéraliste intégral né dans l’une des plus anciennes familles de la noblesse tchèque

, par Maurice Braud

Ferdinand Kinsky est décédé le 22 novembre 2020 à l’âge de 86 ans. Je l’ai surtout fréquenté et connu à travers les fonctions qu’il exerçait comme Directeur général du Centre international de formation européenne (CIFE), tout au cours des années 90. Hors ces fonctions, je ne savais initialement rien de lui, hormis sa grande fidélité à celui qui était le patriarche et fondateur du CIFE, Alexandre Marc (né Alexandre Marcovitch Lipiansky). J’appris beaucoup plus tard ses origines aristocratiques et ses liens familiaux avec les grandes familles du Saint Empire et d’Autriche, tout cela m’était alors largement étranger et Ferdinand lui-même ne l’a jamais évoqué avec moi. Comme le rappelle son vieux complice Claude Nigoul, Ferdinand était donc Comte Kinsky von Wchnitz und Tettau, issu d’une longue et noble lignée qui s’était distinguée en Europe centrale tout au cours des siècles passés, mais jamais dans nos contacts personnels il n’en fit mention, tout occupé plutôt à promouvoir sa conception du fédéralisme personnaliste, parfaitement dans la filiation de la pensée d’Alexandre Marc. La première fois que je le rencontrai, ce fut au terme d’une session du Collège d’études fédéralistes qui se réunissait alors tous les ans à Aoste au cours de l’été. Dans l’ouvrage de mélanges en l’honneur de Ferdinand que le CIFE a réalisé au début des années 2000, Jean-Maurice Dehousse a exprimé mieux que je ne le ferais l’atmosphère spécifique de ces lieux. Alexandre Marc avait décidé cette année-là d’ajouter un module spécifique pour les jeunes militants fédéralistes européens, et je me retrouvai là, en août 1986 je crois. Nous étions en pleine dynamique européenne, après l’adoption par le Parlement européen en 1984 du projet de traité dit Spinelli, et je comprends aujourd’hui qu’Alexandre Marc voulait ainsi contribuer à la formation politique de ces jeunes militants qui découvraient le combat européen et le fédéralisme à travers les mobilisations qui s’étaient faites dans ce contexte. A cette époque, ma propre formation idéologique et politique était déjà cristallisée depuis des années, au sein de la nébuleuse socialiste et syndicaliste réformiste, aussi cette première rencontre structurée avec l’entourage et les proches d’Alexandre Marc fut pour moi importante, mais elle ne fut pas fondatrice. J’étais déjà lecteur régulier de la revue L’Europe en formation, Cahiers du fédéralisme, mon vieil ami Claude-Marcel Hytte me l’avait fait connaître et m’y abonner. En outre, j’étais en contact régulier avec Jean-Pierre Gouzy que Hytte m’avait fait rencontrer. Je trouvai donc à Aoste cette année-là beaucoup de celles et de ceux qui allaient devenir des amis, mais le corpus des idées et thèmes débattus alors m’apparaissait cependant comme un ensemble « à côté » de mes autres préoccupations idéologiques et politiques, il n’en était pas vraiment le cœur. La présentation de la théorie fédéraliste qui était faite me semblait trop centrée sur les mouvements intellectuels personnalistes et chrétiens des années 30 du XXe siècle, autour des revues et cercles qu’Alexandre lui-même fréquenta ces années-là. Quelques années plus tard, alors que j’avais travaillé et déjà publié ici et là quelques articles sur le développement de thèses fédéralistes au sein du mouvement ouvrier et socialiste à la fin du XIXe et dans les premières années du XXe siècle, Alexandre Marc prit une autre initiative où je me retrouvai à nouveau en contact avec Ferdinand et les amis du CIFE. Grâce au concours débonnaire d’Emile Noël, qui était alors président de l’Institut universitaire européen (IUE), Alexandre souhaitait réunir autour de lui des historiens et auteurs sur le personnalisme et le fédéralisme européen pour des journées d’études où chacune/chacun devait présenter une communication. Le CIFE était le maître d’œuvre de ces journées, et son directeur général Ferdinand Kinsky en était la vraie cheville ouvrière, si j’ose ainsi dire. Il y eut plusieurs rencontres ces années-là, dont deux m’ont laissé un vif souvenir, l’une à Florence à la Badia Fiesolana, l’autre à Tübingen. Un ouvrage a réuni les communications présentées lors de cette dernière séance. Au-delà des présentations par les uns et les autres de leurs travaux, au cours desquelles j’apprenais personnellement beaucoup sur le personnalisme et ses penseurs, je conserve de ces jours-là le souvenir lumineux d’échanges humains rares, où se côtoyaient plusieurs générations et profils. Pour ma part, je travaillais toujours sur les mêmes époques et les mêmes auteurs, les « socialistes indépendants », les « solidaristes » et les « jauressiens » d’avant 14, puis les « briandistes » et « genevois » de l’entre-deux guerres. Cet univers politique et parlementaire de l’après-guerre était justement celui qu’avait combattu intellectuellement Alexandre dans sa jeunesse, d’où des dialogues entre nous pour moi féconds. Je peux dire que c’est au cours de ces jours-là, véritablement, que j’ai rencontré et connu Ferdinand Kinsky, et découvert son exquise gentillesse sincère. A l’élégance de la mise sur sa longue et nonchalante silhouette, Ferdinand joignait une belle et sincère élégance du cœur, attentif à n’oublier personne. Son engagement personnel, catholique, romain et personnaliste était en parfaite cohérence avec celui d’Alexandre Marc, même s’il venait de plus loin dans le temps, mais il acceptait à ses côtés d’autres « personnes », venues par d’autres chemins et voies. Enfin, il faut souligner la dimension « militante », prosélyte, de cet engagement fédéraliste et personnaliste de Ferdinand Kinsky. Quelques années plus tard, à La Haye, à l’occasion du 50è anniversaire du « Congrès de La Haye » de 1948, le Mouvement européen (International) avait organisé un grand rendez-vous européen où tous les militants fédéralistes et européistes s’étaient rendus, pour tenter de retrouver la flamme des premiers jours. Le temps, comme souvent aux Pays-Bas, était à la pluie et au vent, et de petits stands abrités par des tentes tentaient courageusement de résister à la tempête. Et parmi eux, pour le CIFE, la haute silhouette légèrement voûtée de Ferdinand, toujours chic, accompagné de Frédéric Lépine, présentait aux passants et aux militants intéressés les publications du CIFE et des Presses d’Europe. Le contraste entre ce seigneur à la mise élégante au milieu de ces stands fragiles et des passants affairés et parfois peu intéressés était saisissant ! Je conserve précieusement d’ailleurs de ces jours de La Haye un exemplaire du reprint de la collection de L’Ordre nouveau que m’avait remis Ferdinand, clin d’œil à nos échanges passés. Voilà pour moi les qualités de l’ami attentif qu’il était, proche et lointain à la fois. J’ai regretté de ne plus avoir l’occasion de le revoir aussi régulièrement après son départ de Nice, mais – même éloigné- savoir ce fédéraliste engagé parmi nous était comme un complément de certitude, de foi diront d’autres. Sa disparition nous laisse un peu plus seuls et désemparés, dans un monde devenu difficilement intelligible et singulièrement plus incertain.