Écologie : une responsabilité personnelle et collective

, par Rémi Lauwerier

Le changement climatique est une réalité indéniable, mais qui en est responsable ? Si certains refusent encore d’admettre l’évidence scientifique, les autres sont-ils plus aptes à prendre leurs responsabilités et à agir pour transformer nos modes de vie ? Entre les tenants de l’action individuelle, que l’on sait insuffisante, et ceux qui s’en remettent aux États, n’existe-t-il pas une autre voie pour que le changement climatique suscite une réaction personnelle et collective ?

Le libéralisme économique et ses dérivés « néo » et « ultra » sont souvent désignés comme les responsables de tous les maux liés au changement climatique. Mais cette critique ne peut se passer d’un questionnement du libéralisme politique, et donc de la remise en question des structures institutionnelles, en premier lieu : l’État. On peut penser que la croissance de l’État s’impose du fait de la déresponsabilisation des individus, impliquant ainsi une perte de capacité d’action de ceux qui s’en remettront de plus en plus aux règles impersonnelles édictées par la puissance centralisatrice croissante de l’État et son administration . Dans un tel environnement caractérisé par la domination de l’État et la paralysie des citoyens, une action écologiste, qui vise à réconcilier l’Homme avec son milieu, a peu de chances d’aboutir.

Sommes-nous donc condamnés ? À l’évidence, la réponse est négative, car si l’État est toujours aussi puissant, de nombreux groupes agissent intensément pour provoquer de nouveaux choix collectifs. « Et que l’on discute de la validité ou de la non validité technique de leurs arguments, ce n’est pas cela l’important. […] La question posée est en réalité une question de choix de société » . La nécessaire repolitisation des choix, en dehors des injonctions des experts et autres hauts fonctionnaires, appelle un changement de focale. Descendons donc l’échelle de gouvernance pour se concentrer sur le local, en particulier les villes qui offrent un cadre d’action commune à taille humaine. À cette échelle, il devient plus concevable de déterminer un espace de vie partagé dans lequel chacun peut (ou pourrait) exercer ses capacités d’action. Accessoirement, les villes représentent plus de 70% des émissions de gaz à effet de serre.

L’exercice actif de leur liberté par les citoyens sera à cet effet le facteur déterminant de l’efficacité de choix collectifs légitimes (l’efficacité redevenant une conséquence de l’action librement déterminée, et non un motif de l’action). C’est en ce sens que l’exigence fédéraliste contribue à apporter la solution aux défis posés par notre organisation sociétale actuelle, dont les défauts trouvent leur symptôme majeur dans le changement climatique. Les modalités pratiques de l’action à l’échelle de la ville s’inscrivent naturellement dans ce cadre d’action, comme le démontrent les nombreuses initiatives existantes.

En matière d’action écologique des villes, un expert aurait tôt fait de décliner les secteurs dans lesquels les actions seraient les plus efficaces, en commençant par « l’application de standards élevés d’efficacité énergétique pour les nouveaux bâtiments », « l’amélioration des transports publics » ou encore « la mise en place de normes énergétiques strictes pour l’éclairage et les appareils ménagers » . Sans remettre en cause le bienfondé d’un tel classement, on peut s’interroger sur la place accordée aux citoyens dans ces recommandations et l’identité des personnes qui seront chargées de les mettre en œuvre. Force est de constater que les politiques imposées depuis le niveau national, se heurtent aux réalités du territoire et de ses habitants. C’est le cas de la politique de rénovation énergétique des bâtiments, qui n’a pas été jusqu’ici à la hauteur des enjeux.

À l’inverse, remettre les citoyens au cœur des projets permet leur succès, voir à l’aboutissement de véritables choix de société. Ainsi l’association en profondeur des résidents et l’implication d’acteurs locaux en matière de rénovation énergétique d’une copropriété est devenue un succès à Villeurbanne . Éric Piolle, premier maire écologiste d’une ville de plus de 100 000 habitants applique depuis plusieurs années cette recette : « l’ingrédient principal du changement, ce sont les projets des grenoblois. C’est notamment pour cela que nous leur laissons par exemple une grande liberté dans la végétalisation de la ville. Cette transformation doit venir de la base, pas être imposée par une autorité ».

Ainsi à Grenoble des conseils citoyens indépendants ont été créés, les débats et le vote sur un budget participatif rassemblent des centaines de personnes, et les données sur la ville sont accessibles à tous . La réussite des politiques écologiques menées ailleurs en Europe, comme dans le quartier d’Hammarsby en Suède, montrent aussi l’importance du lien entre les acteurs de la ville, publics comme privés, ainsi que la mise en commun des expériences des collectivités. Une politique écologiste de la ville est donc une occasion majeure de revitaliser la gouvernance locale mais la question de la relation avec les autres échelles de gouvernance continue à se poser. Jusqu’où peut aller un groupe de riverains, ou une municipalité, pour mener une politique conforme aux orientations démocratiquement choisies ? Est-il possible de ne pas tenir compte des politiques potentiellement contradictoires et des règles antagonistes des échelons supérieurs, département, région, État, Union européenne ? Le maire de la commune bretonne de Langouët a récemment posé une telle question en prenant un arrêté d’interdiction de l’épandage de produits phytopharmaceutiques à moins de 150 mètres des habitations de sa commune. La justice a considéré que cet arrêté était non conforme à la loi. L’intéressé plaide la conformité à la défense de la santé des habitants.

La réponse fédéraliste habituelle présenterait les avantages d’un changement de gouvernance vers un modèle fédéral qui repartirait les compétences selon le principe de subsidiarité. Alors que l’enjeu essentiel de l’écologie est de réconcilier l’Homme avec son milieu, la fiction juridique semble cependant peu secourable, face à la nécessaire remobilisation des valeurs fondamentales visant à réinstaller une vie collective dans laquelle chacun est appelé à être responsable de tous ses actes. Cette définition de l’anarchie, « doit être le but où tend constamment l’action ; une interminable marche à rebours du courant qui n’aboutira sans doute qu’à nous maintenir là où nous sommes : maintenir l’homme dans son humanité. »

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