Le regard européen de Michel Theys

Quand des chiffres trompeurs appellent un nouveau Bismarck !

, par Michel Theys

Au sens propre comme au sens figuré, le 31 mai dernier a été ensoleillé. Il y a d’abord eu le commissaire Pierre Moscovici qui, présentant le « papier de réflexion » de la Commission sur l’approfondissement de la zone euro, a souligné la nécessité d’agir afin que la monnaie unique soit un « véritable véhicule de prospérité partagée ». ‘Enfin’, aurait-il pu ajouter afin d’être entendu par les citoyens qui, il a raison, pourraient bien finir par vouloir sinon la remettre en cause pour de bon. Le même jour, à Francfort, le Président de la Banque centrale européenne, Mario Draghi, a pu se réjouir de l’embellie économique mise en lumière par la dernière fournée de chiffres de l’office statistique Eurostat qui, n’en déplaise à ses détracteurs allemands, ne sont pas un désaveu de la politique monétaire accommodante dont il est le défenseur.

Toutefois, comme le soleil, certains chiffres peuvent être trompeurs. S’il faut évidemment se réjouir que le chômage n’ait plus touché ‘que’ 9,3% de la population active au sein de la zone euro en mai, ne faut-il pas aussi – et même surtout ! – compatir au sort des 15,6 millions de femmes et d’hommes qui restent en rade ? La prétendue embellie rend-elle plus acceptable les taux de chômage astronomiques qui frappent toujours les Espagnols ou les Grecs notamment, les jeunes de ces pays en particulier ? Sans doute se trouvera-t-il pour le prétendre des technocrates déconnectés de la vraie vie, celle qui est parfois synonyme, pour certains, de privations et de larmes, de précarité et de santé déclinante car pas soignée, et on en passe... Il s’en trouvera aussi pour justifier que le quasi plein-emploi prévalant en Allemagne (3,9% de chômeurs) s’y accommode, selon le Fonds monétaire international, d’une « lente augmentation générale du risque de pauvreté », de travailleurs vivant sous le seuil de pauvreté dont la seule consolation est peut-être de se savoir un peu mieux lotis que les Grecs à la pension rabotée à moins de 500 €...

Frémissement économique il y a, mais sur le papier seulement, pas dans la vie de la majorité des ‘gens’ qui sont l’immense majorité des citoyens européens. Ceux-ci, dans tous les pays membres de la zone euro, pâtissent depuis le début de la décennie d’une politique dogmatique appliquée sans discernement, ni légitimité démocratique. Alors, oui, le commissaire Moscovici a mille fois raison quand il juge que « le statu quo n’est plus une option » !

Le statu quo reviendrait à permettre à l’Allemagne – et, à sa suite, aux rigoristes nordiques – de continuer à imposer une politique qui, selon Desmond Cohen, ancien doyen de l’Ecole des sciences sociales de l’Université du Sussex, « a directement contribué à des années de faible croissance économique et de chômage élevé dans l’Union européenne, en particulier pour d’autres pays de la zone euro ». Il reviendrait à accepter que Berlin truste tous les postes importants dans le domaine économico-monétaire, à savoir que le banquier central allemand Jens Weidmann soit tout naturellement adoubé pour succéder à Mario Draghi à la présidence de la Banque centrale européenne en 2019 alors que son compatriote Klaus Regling a été très récemment reconduit pour cinq ans à la tête du Mécanisme européen de stabilité appelé à venir en aide aux pays de la zone euro menacés de faillite. Il reviendrait à permettre que l’aide promise à la Grèce reste sans fin à la merci du bras de fer entre le Fonds monétaire international et le Dr. Schauble sur la question de savoir si une dette de 179% du produit intérieur brut est soutenable ou non. Plus jamais la solidarité avec la Grèce – ou de tout autre pays qui, à l’avenir, pourrait être contraint d’appeler à l’aide – ne devra être prise en otage par des élections allemandes dont l’épargnant est davantage le roi que les travailleurs pauvres.

Refuser le statu quo, ce serait engager sans tarder un débat sans œillères ni interdits afin que la gestion de la zone euro devienne enfin transparente et pleinement démocratique. Ce débat peut s’engager à la lumière des idées avancées par la Commission dans son « papier de réflexion », mais il devrait aussi s’en affranchir, se révéler plus audacieux, tant il est vrai que, à l’évidence, « la responsabilité de la sortie de crise doit être partagée entre débiteurs et créditeurs, entre territoires déficitaires et territoires excédentaires, comme c’est le cas à l’intérieur des États ». Ce point de vue, l’économiste et fédéraliste français Bernard Barthalay le ponctue par cette invitation qui sonne comme un coup de tonnerre : « Alors, amis allemands, il faut non seulement réviser votre doctrine économique officielle – votre soi-disant ‘constitution’ économique – mais il faut réviser aussi votre idée d’une Europe sans stabilisateurs automatiques, sans transferts » (Facebook, 31 mai). Ce sont là autant de sujets tabous à Berlin ? Oui, mais la zone euro peut-elle plus longtemps s’apparenter à une simple zone mark trompeusement parée d’un peu d’atours européens, dont les gouvernants allemands restent les maîtres incontestés ?

Le problème n’est pas allemand, il est européen. Il est lié à la malfaçon originelle de la zone euro, quand les dirigeants politiques ont accepté de partager leur souveraineté monétaire mais ont jalousement gardé intacte leur souveraineté économique et budgétaire. Les chômeurs et travailleurs pauvres de tous les pays de la zone euro en paient cruellement le prix aujourd’hui, sans que les élections nationales puissent y changer quoi que ce soit, tant il est vrai que seuls les électeurs... allemands le pourraient – et encore ! – dans l’état actuel des traités. Voilà pourquoi la vague du populisme a menacé de recouvrir beaucoup de pays européens, tant il est vrai que l’Union s’est trop longtemps aussi préoccupée des seuls gagnants de la mondialisation, loin des ‘petites gens’ qui peinent et souffrent. D’où cette mise en garde en forme d’appel à la raison récemment lancé à l’Institut universitaire européen de Florence par le philosophe et économiste Philippe van Parijs : « Si l’Union européenne doit échapper au piège où elle est tombée, si elle doit éviter un destin de chaos et d’agonie auto-infligée, elle doit devenir une Union attentionnée et être perçue comme telle » (Social Europe, 24 mai). Pour cet intellectuel belge, il lui incombe, pour y parvenir, de poser un geste « sans précédent dans l’histoire de l’humanité : mettre en place un dispositif de redistribution transnational et interpersonnel », ce qui ne serait rien d’autre que d’agir comme Bismarck l’avait fait en son temps sous la pression de protestations violentes. Ce qui est une manière élégante de demander à la chancelière Angela Merkel, à Wolfgang Schaüble et à tous les dirigeants politiques européens, ceux de la zone euro en premier lieu, s’ils pensent réellement que l’Union sera capable de survivre sans changements radicaux...

P.-S.

Michel Theys, journaliste professionnel spécialisé dans les Affaires européennes et auteur, vit en Belgique. Il est actuellement éditorialiste de l’Agence Europe et depuis longtemps le responsable de la Bibliothèque européenne, un supplément à ses Bulletins quotidiens. La participation de Michel à Fédéhoses est volontaire et amicale de même que strictement personnelle

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