Fédéralismes latino-américains : un très rapide tour d’horizon…

, par Ronan Blaise

Ne cédons pas à la myopie : l’idée fédéraliste (l’idéal fédéraliste) et ses applications institutionnelles concrètes ne sont pas seulement l’apanage des États-Unis d’Amérique, de quelques rares pays de l’ancien monde (Suisse, Allemagne, Autriche, Belgique, etc.) ou de certains États appartenant à l’ancienne sphère coloniale britannique (Australie, Canada, Inde, Afrique du sud, Nigeria, etc.). C’est aussi une modalité d’organisation des pouvoirs qu’on retrouve en bien d’autres lieux, sur bien d’autres continents, et concernant bien d’autres populations aux mentalités fort différentes. En Amérique latine, notamment.

Un Nouveau monde qui n’est pas exempté des querelles de l’ancien

Sur le plan humain strictement « ethnique », cet espace géographique latino-américain est caractérisé par un très important métissage de populations très diverses et aux identités bien particulières -nationales et ethniques- très marquées : autochtones amérindiens divers et variés, descendants créoles des colons hispaniques, descendants des esclaves noirs déportés depuis l’Afrique, descendants des immigrés européens ou asiatiques des XIXe et XXe siècles, etc.

Néanmoins, ce métissage et ce mélange identitaires ne sont pas uniformes à l’échelle du sous-continent. Et ils donnent là naissance à des identités locales -locales, régionales et nationales- très spécifiques et très marquées, caractérisées par de forts sentiments d’appartenance, qu’on les appelle « patriotisme » ou « nationalisme », volonté d’affirmation des uns, tentation hégémonique « impériale » des autres, etc.

Sentiments d’appartenance, patriotismes et nationalismes : des passions idéologiques bien connues de nous autres -Européens. Et qui auront, dans ce Nouveau monde (même si ces épisodes sont assez mal connus de ce côté-ci de l’Atlantique...), les mêmes déclinaisons politiques et les mêmes conséquences fatales que dans l’ancien : formatage identitaire des individus, « caporalisation » des sociétés civiles, mise en place de régimes politiques plus ou moins autoritaires (et pas nécessairement démocratiques...), sanglantes guerres au sein même des États (pour la sécession « vitale » des uns ou pour le maintien de l’unité « nécessaire » selon les autres...), conflits armés entre États, etc.

Face à ces nombreux tourments identitaires (et à leurs tragiques conséquences militaires et humaines), le fédéralisme a pu, autrefois (et peut encore, à ce jour...), représenter une sérieuse alternative à la politique « nationale » du seul « rapport de force », autre nom de la « guerre larvée de tous contre tous ».

Le fédéralisme : une modalité d’organisation dans la naissance des "Etats-Nations" latino américains…

Historiquement, dès le XIXe siècle, le fédéralisme a ainsi été l’une des modalités pratique de construction étatique et d’organisation politique de certains de ces nouveaux États-nations latino-américains issus de la décolonisation des Amériques coloniales espagnoles, et portugaises (Brésil). Parmi ces tout premiers États « fédéraux » d’Amérique latine -existant encore à ce jour- on compte le Mexique (État organisé selon des modalités fédérales dès 1824), l’Argentine (dès 1853), le Venezuela (à partir de 1864), le Brésil (à partir de 1891).

Là, il s’agissait souvent -une fois la "puissance coloniale" (espagnole ou portugaise) enfin « évacuée »- d’organiser l’État national naissant. En essayant d’organiser et de découpler les pouvoirs. Et en répartissant équitablement les responsabilités politiques entre une "cité-métropole" (un pouvoir central…) déjà souvent envahissants (ici : autorités politiques de Mexico, Buenos Aires, Caracas, Rio de Janeiro -bientôt Brasilia..., etc.) et des provinces périphériques aspirant déjà à plus d’autonomie et de reconnaissance politique.

Autrefois simple « modalité d’organisation » des pouvoirs (permettant de garantir la paix civile, ainsi que l’unité de ces États dans la diversité de leurs composantes : notamment face aux tentatives de sécession identitaires ou économiques…), ces structures fédérales se retrouvent néanmoins, aujourd’hui, souvent confrontées au double défi du désengagement financier des États centraux et de l’apprentissage (parfois douloureux) de l’autonomie locale.

Néanmoins, après de longs débats (parfois de sanglantes guerres civiles…) lors de leur naissance (au XIXe siècle...), ces divers États fédéraux semblent avoir aujourd’hui, depuis lors et à ce jour, atteint - bon gré / mal gré - leurs points d’équilibre politiques.

Si bien qu’il semble assez peu probable de voir leurs architectures institutionnelles (aujourd’hui consensuelles -en tout cas pour leurs grandes lignes- aux yeux de leurs sociétés civiles respectives...), changer de façon très significative dans les années à venir...

Quelques échecs tonitruants d’organisations supranationales

Lors de la naissance de ces « États-nations » latino-américains (qu’ils soient fédéraux ou non...), il a également existé une tendance politique ayant pour vision et pour objectif politique la formation d’une grande « union continentale latino-américaine » qui serait « au-dessus » même des États-nations alors en gestation.

Cette "tendance", cette "ambition" politique était alors représentée par Simon Bolivar, le Libertador lui même : le père de l’indépendance de bon nombre de ces États.

Un projet politique grandiose qui allait néanmoins finalement sombrer sous les coups de boutoirs des mesquineries individuelles et des ambitions politiciennes des bourgeoisies locales, sous les coups des nationalismes naissants. On allait même dire, par la suite, que Bolivar en était mort de chagrin, après l’échec de ce fameux Congrès panaméricain de Panama où venait de sombrer l’idée de l’unité latino-américaine.

Outre ce projet avorté de grande « Union continentale latino-américaine », trois autres structures « supranationales » allaient également sombrer dans l’aventure de la naissance des États latino-américains. Et se conclure par tout autant d’échecs politiques : la « Grande-Colombie » (dissoute en 1830-1831) [1], la très éphémère confédération « péruano-bolivienne » (de brève existence, en 1836-1839) et les « Provinces Unies d’Amérique centrale » [2] (confédération dissoute en 1838-1839).

Un retour du rêve bolivarien ?

Depuis quelques années, en ce début de XXIe siècle, il semble que le modèle supranational préconisé en son temps par le Libertador Simon Bolivar soit en train de faire son grand retour dans les débats politiques, et dans l’espace latino-américain. Et pas seulement pour satisfaire les étranges et quelque peu « mégalomaniaques » ambitions personnelles d’un Hugo Chavez (ou les rêves « indigénistes » d’un Evo Moralès...).

En effet, à la suite de la mise en place de certains accords économiques adoptés dans les années 1990 -Accords de libre échange nord-américains ou Alena (en 1989-1994), puis Marché commun du sud de l’Amérique ou Mercosur (en 1995) -une douzaine d’États d’Amérique du sud sont, depuis lors, passés à l’étape supérieure : celle de la construction politique supranationale.

Ainsi, ce 23 mai 2008, à Brasilia, au terme d’un processus politique entamé dès 2004, ces douze États sud-américains [3] se sont officiellement réunis en vue de mettre en place une « Communauté » supranationale, depuis lors devenue Union politique sud-américaine (officiellement : Union des Nations sud-américaines, Unasur).

Outre une communauté économique, ce projet d’Union politique continentale sud-américaine prévoyait, à terme : la création d’une monnaie commune, la mise en place d’une citoyenneté commune et d’un passeport commun, ainsi que la mise en place d’un parlement commun, tout cela devant être mis en place en s’inspirant (de l’aveu même des auteurs de ce projet politique...) du modèle communautaire européen.

Tout cela devant aboutir -à terme- à la mise en place d’un nouvel ensemble politique qui devrait alors représenter, s’il se concrétise, une population de 360 millions d’habitants. Et qui sera (en superficie tout du moins : avec ses 17 millions de km²), la plus vaste union économique, monétaire et politique du monde (n’en déplaise à son « modèle » institutionnel proclamé : l’Union européenne...).

L’occasion, pour ces États d’Amérique latine, d’expérimenter un fédéralisme d’un type nouveau, désormais supranational

Réalisant -peut-être, ainsi- le rêve des Libertadores, le rêve de Bolivar : celui d’une union des peuples d’Amérique du sud, travaillant à leur prospérité, à leur rayonnement et au maintien de la liberté et de la paix dans cette région du monde.

P.-S.

Ronan BLAISE
Ancien responsable des Jeunes Européens Rouen - Ancien Rédacteur en chef du Taurillon - Dieppe

Pour en savoir plus, du même auteur :

- http://www.taurillon.org/Histoire-d...
- http://www.taurillon.org/Vers-des-E...

Notes

[1État composé (1819-1831) du Venezuela, de l’Equateur, de la Colombie et du Panama ; dissous en 1830-1831.

[2État fédéral composé de six « États fédérés » situés sur l’isthme central-américain : soit les actuels cinq États indépendants du Guatemala, du Honduras, d’El Salvador, du Nicaragua, du Costa Rica... et l’ancien État « sud-mexicain » -aujourd’hui dissout- de Los Altos.

[3États membres de cette Union sud-américaine : soit les quatre États fondateurs du Mercosur (Argentine, Brésil, Paraguay et Uruguay), les cinq États membres de la Communauté andine (Bolivie, Colombie, Equateur, Pérou, Venezuela) et trois États associés (Chili, Guyana et Surinam).