La langue corse parmi les langues européennes menacées de disparition

, par François ALFONSI

Le groupe Alliance libre européenne a décidé de relancer le débat sur la situation des langues minoritaires en Europe. Un colloque aura lieu le 4 mars à Bruxelles, qui sera accompagné d’initiatives parlementaires.

Plus de vingt ans après, il faut faire le bilan de la Charte européenne des Langues minoritaires dont le groupe ALE avait à l’époque eu l’initiative (résolution Kuijpers). Cette charte a cheminé, elle est devenue un des textes de base de l’Union européenne que chaque candidat à l’adhésion se doit de ratifier avant d’être intégré, mais pour autant le problème de l’avenir de nombreuses langues et des minorités qui les pratiquent dans le cadre des Etats de l’Union européenne est loin d’être réglé. Il est temps de relancer le débat au niveau du Parlement européen et, pour l’ALE, ce sera une des priorités de la mandature.

Pour aborder cette question, le groupe a décidé de distinguer trois types de situations bien distinctes, chaque situation justifiant des approches différentes.

Il y a d’abord les langues qui sont injustement discriminées dans le cadre de l’Union. L’exemple emblématique en est le catalan qui, parlé par plus de 7 millions d’Européens, refuse à juste titre d’être considéré comme une « langue minoritaire ». Langue officielle sur son territoire, il veut devenir langue officielle de l’Union. A l’objection des coûts que cela provoquerait, il répond qu’il y pourvoira par une contribution directe à travers l’Etat espagnol. Mais rien n’y fait, et le dossier stagne car les Etats s’y opposent. Avec le gallois, le galicien et le basque, ces langues réclament justice. Et elles savent que, malgré les progrès enregistrés ces dernières années, c’est leur survie sur le long terme qui se joue. Les experts estiment en effet qu’au delà de l’enseignement, des mesures garantissant les droits des locuteurs, et de la place donnée à la langue dans l’espace public et sur les médias, il est un élément vital : une langue doit avoir accès à un certain niveau de prestige. Sans cette reconnaissance, aucune reconquête linguistique n’est garantie à long terme. Le catalan, grâce aux pouvoirs de l’autonomie catalane, n’est pas une langue directement menacée à court terme. Mais elle doit obtenir sa place pleine et entière parmi les grandes langues d’Europe pour assurer pleinement son avenir. Et l’Europe se doit de faire sa juste place à la nation catalane, n’en déplaise à l’Etat espagnol !

Il y a ensuite les langues qui ne sont pas menacées en tant que telles, mais dont nombre de ceux qui les pratiquent subissent une répression linguistique qui les prive progressivement de l’accès à leur langue maternelle. L’exemple type est le hongrois qui ne disparaîtra pas de Hongrie, mais dont les populations qui le parlent en Slovaquie, en Roumanie et en Serbie, sont systématiquement victimes des politiques de « slovaquisation », de « roumanisation » ou de « serbisation » des Etats centraux. Ainsi, le recul de l’aire linguistique magyare se fait par la contrainte exercée à l’encontre de populations entières, et cela est bien évidemment contraire aux principes de base de l’Union européenne. Mais que fait l’UE contre cela ? Rien, et, dans l’espace linguistique magyar, actuellement, des tensions très vives se font jour. Dans la même situation, à des degrés divers de crise politique, on trouve le français au Val d’Aoste, l’allemand au Sud Tirol et en Belgique, le « deutsch » (flamand ou néerlandais) en Belgique, le suédois aux Iles Äland, le slovène dans la province de Gorizia en Italie, etc.

Vient ensuite le troisième groupe, celui des langues européennes menacées de disparition pure et simple, parmi lesquelles, indiscutablement, la langue corse. On y trouve aussi le breton, le franco-provençal ou l’occitan en France, tout comme le sarde et le frioulan en Italie, le frison en Hollande et en Allemagne, les langues celtiques en Grande-Bretagne et en Irlande, et d’autres moins connues (le ladin dans les Alpes, le sorabe en Allemagne, etc.).

L’Europe peut-elle admettre sans réagir qu’une langue millénaire disparaisse sur son territoire, alors qu’elle arbore sa devise « l’Union dans la diversité » ? Ou bien doit-elle tirer la sonnette d’alarme, mettre en place par elle-même des politiques de soutien aux régions concernées, par dessus les Etats dont l’attitude conduit à cette perte inexorable de patrimoines entiers de la culture européenne ?

C’est cette réaction et cette prise de conscience que notre groupe veut provoquer à partir du Parlement européen, en interpellant directement les 750 députés nouvellement élus : êtes-vous conscients que d’ici la fin des cinq années de la mandature qui vient de commencer, certaines langues historiques de l’Europe pourraient avoir disparu, et l’acceptez-vous sans réagir, ou bien allez-vous mettre en place les mesures politiques nécessaires à leur sauvegarde avant qu’il ne soit trop tard ?

P.-S.

François ALFONSI

Député européen, élu Europe Ecologie circonscription Sud-est. Porte parole de R&PS - Texte paru en éditorial de l’hebdomadaire Arritti, n° 2167 - 21 / 27-01-10

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