Défis actuels de l’intégration européenne et réponses fédéralistes

Les populistes s’emparent du pouvoir en Italie

, par Lucio Levi

Trois mois après les élections tenues en Italie le 4 mars 2018 deux partis populistes – le parti anti-establishment Mouvement 5 étoiles (5SM) et la Ligue d’extrême droite – ont formé un gouvernement et obtenu un vote de confiance au Parlement. Il s’agit d’un évènement angoissant si l’on considère que dans l’Europe de l’après-guerre le processus d’unification européenne avait promu la paix, la prospérité et la démocratie.

Il est vrai que les quatre gouvernements Berlusconi, de droite, eurosceptiques et populistes (1994-95, 2001-05, 2005-06, 2008-11), avaient représenté des signes annonciateurs du tournant actuel, qui montre que l’Italie est le grand malade de l’Europe. Et le cas italien n’est pas isolé. Mais l’Italie est un État fondateur de l’Union européenne (UE), le troisième pays de l’UE en termes de poids démographique et économique et elle se trouve au centre de la zone euro.

Pour évaluer la signification du changement arrive en Italie, il est utile de mentionner l’opinion exprimée par Steve Bannon, le stratège de la campagne électorale de Donald Trump. Il a exulté après le résultat des élections politiques italiennes et décidé de rester à Rome afin d’étudier le laboratoire de la droite souverainiste mondiale. “Toutes les routes de la nouvelle droite souverainiste mondiale mènent à Rome”, a-t-il déclaré dans un interview à un journal italien, en ajoutant que les électeurs italiens “ont frappé au cœur la bête européenne”. Il ne semble pas exagéré d’affirmer que ces partis populistes représentent une menace pour la démocratie. Durant les consultations du Président Mattarella pour la formation du gouvernement, l’Italie a subi l’attaque la plus sérieuse à sa constitution depuis la fondation de la République. Le réel leader de la coalition qui soutient le gouvernement est Matteo Salvini, le Secrétaire général de la Ligue, dont le dessein, plus ou moins soutenu par le 5SM, est de quitter l’euro et de revenir à la lire. Il partage ce projet avec Marine Le Pen et d’autres leaders populistes. Il a proposé Paolo Savona comme Ministre de l’économie, l’auteur d’un plan de sortie de l’euro. Le Président Mattarella a opposé son veto à cette nomination, étant donné que la simple annonce d’un plan de sortie de l’euro aurait encouragé une attaque de la spéculation internationale, une perte de valeur catastrophique de la valeur de l’épargne des sociétés et des familles, la fuite des capitaux, l’effondrement des obligations, l’accroissement des écarts entre les taux des emprunts italiens et allemands à dix ans, l’accroissement de la dette publique, qui est la deuxième de la zone euro (132 % du PIB) après celle de la Grèce, et le risque d’un défaut de l’Italie. Si l’on tient compte que l’Italie est beaucoup plus importante que la Grèce et qu’elle a une responsabilité particulière en fonction de sa qualité de membre fondateur de l’UE, son défaut aurait pu entraîner vers le bas l’ensemble de la zone euro.

Ce sont les raisons pour lesquelles un Plan B avait été conçu, c’est-à-dire un coup d’État à froid. Le but était de provoquer une crise financière dramatique qui aurait mise en cause la participation de l’Italie à l’Union monétaire et créé les conditions pour une sortie de l’euro une fin de semaine après la clôture des marchés financiers. Ce plan considérait que, pour quitter l’euro une simple décision gouvernementale sans vote du Parlement aurait été suffisante. La sortie de l’euro se serait accompagnée d’un défaut massif de la dette publique, de l’ordre de 15 à 25 %. Le Président Mattarella, parfaitement informé de l’existence de ce plan, a invité à discuter ouvertement des raisons pour ou contre l’adoption de l’euro, un sujet qui n’avait pas été abordé durant la campagne électorale. En fin de compte, afin d’éviter les risques de nouvelles élections, les deux partis populistes ont accepté de fonder un gouvernement au sein duquel Paolo Savona a été déplacé au Ministère des Affaires européennes.

Si l’on se projette vers les processus de longue durée et les questions de structures et d’intentions à long terme, la victoire populiste, comme celle de Mussolini en 1922, peut ouvrir la voie à une nouvelle forme de fascisme. Inventé en Italie, le fascisme a conquis l’Europe. Il est possible que l’histoire se répète au 21e siècle. En fait, il y a une analogie frappante entre l’actuelle crise économique et politique globale avec celle planétaire qui s’est déroulée entre les deux guerres mondiales. À l’époque, la grande dépression de 1929, l’arrivée au pouvoir de Musssolini et d’Hitler ainsi que la seconde guerre mondiale ; aujourd’hui, la crise économique et financière, la montée du populisme et du nationalisme, le déclin du consensus envers les institutions démocratiques (y compris celles de l’UE), les attaques terroristes, les massacres de l’État islamique au nom du culte de la mort (un trait très similaire au nazisme), le retour de la guerre dans la périphérie de l’Europe en Ukraine, en Syrie, à Gaza, en Irak, au Yémen et en Libye.

Les causes profondes des deux crises sont dans les transformations systémiques du mode de production et de l’ordre politique international. Comme c’est toujours le cas, la transition d’un ancien à un nouvel ordre politique génère un vide de pouvoir qui ouvre la voie au développement de la violence, au désordre économique et à des régimes autoritaires. C’est ce qui s’est produit à l’époque des guerres mondiales, durant la transition du système européen des États au système mondial bipolaire des États et ce qui se produit aujourd’hui dans l’ére de la globalisation, marquée par la primauté d’acteurs non-étatiques – en premeir lieu de la finance mondiale – sur les États et la prévalence d’intérêts privés sur les intérêts collectifs.

Mais actuellement la crise financière er économique a marqué l’échec du concept de marchés autorégulés et de l’idéologie néolibérale. Les politiques, qui avaient cessé de gouverner l’économie et la société, remontent en scène. Deux réponses politiques à la globalisation s’opposent : le nationalisme et le globalisme. Le nationalisme erprésente le retour au passé avec son étalage de désastres. La seule alternative politiqque est l’ajustement des institutions politiques aux dimensions prises par l’économie et la société afin de préparer la voie à une globalisation régulée. Dans l’actuelle période transitoire, les États-Unis et la Russie erprésentent l’ordre ancien, chevauchant la vague du nationalisme dans le but de protéger leurs anciens privilèges. Mais leurs efforts sont voués à l’échec, vu qu’il ets impossible d’aller contre le cours de l’histoire.

D’autre part, la Chine et l’UE ont un intérêt vital à maintenir l’ouveture des marchés, en régulant leurs modes d’opérer et en corrigeant leurs distorsions. L’UE est un projet innachevé. La faiblesse de l’Union monétaire repose dans la contradiction entre une monnaie unique et l’absence d’union fiscale et politique. La solution n’est pas dans un retrait de l’euro, mais dans le renforcement de l’Union. Les États européens sont trop petits pour survivre dans la compétition globale. C’est seulement unis, qu’ils peuvent joeur un rôle global. Divisés ils sont insignifiants.

Le slogan “maîtres chez nous”, souvent utilisé par les populistes, est sans fondement. L’Italie, comme tous les autres États de l’UE, est un pays avec une souveraineté limitée. Durant la guerre froide, son appartenance à l’Alliance atlantique et la division de l’Europe en deux zones d’influence dirigées pas les superpuissances ont barré la route du pouvoir au Parti communiste italien et lui ont assigné le rôle d’un parti d’opposition permanente. Après la chute du mur de Berlin, l’appartenance à l’UE suite à l’entrée en vigueur du Traité de Maastricht (1993), la création de l’Union monétaire (1999) et la mise en circulation de l’euro (2002), ont lancé un mécanisme supranational qui oblige les États membres de l’UE à opérer de concert dans le cadre de paramètres macro-économiques.

D’une manière paradoxale, le déclin de popularité et la désaffection croissante envers le projet européen, a commencé à apparaître de façon significative dans les années 1990, avec la création de l’Union européenne et le Traité de Maastricht, qui représentait de manière indiscutable un pas en avant vers le renforcement et la démocratisation des institutions européennes. Il convient de rappeler que, durant ces années, il exsitait un soutien quasiment unanime des polulations envers le projet européen. Par exemple, le référendum organisé par le Mouvement fédéraliste européen en Italie sur l’attribution d’un mandat constituant au Parlement européen – lié aux élections européennes de 1989 – a été approuvé avec une majorité de 88,03 % des votants. Depuis lors, les sentiments anti-européens ont grandi sans relâche en liaison avec les succès électoraux croissants des populistes, des partis de la droite nationaliste, qui ont pris les leviers du pouvoir en Hongrie et en Pologne. Le Brexit marque une étape dans cette direction, vu qu’il peut être considéré comme un signe prémonitoire d’une désintégration du processus d’Union européenne. Il faut souligner qu’en France et en Grande-Bretagne, qui peuvent être considérés comme les berceaux de la démocratie moderne, les partis anti-européens – le Front National et l’UKIP – ont reçu les plus garnds nombres de votes aux élections européennes de 2014.

Comment expliquer ce changement d’orientation ?

Même s’il existe des aspects européens spécifiques dans la stagnation et la régression de l’unification européenne – le fait qu’il s’agisse d’une construction inachevée, non encore dotée d’un budget suffisant et de ressources sécurisées pour faire face aux défis qui attendent l’UE – la racine profonde de cette grave crise se trouve dans la mondialisation, et plus précisément dans les défis mondiaux que l’UE est incapable d’affronter tels que le gouvernement de la globalisation, la réforme du système monétaire international, la régulation des flots migratoires, la lutte contre le changement climatique, l’élimination des armes de destruction massive, l’expansion des principes du règne de la loi et de la démocratie au niveau international. Vue l’impuissance des politiques à gouverner les processus économiques, sociaux et culturels d’un monde globalisé, les électeurs abandonnent les partis politiques traditionnels et donnent leur consentement aux nouveaux partis populistes. Toutefois, les institutions européennes ont endigué, au moins en partie, la vague montante du populisme et des tendances autoritaires. Par exemple, l’Italie a été condamnée par la Cour européenne des Droits de l’homme pour le crime de torture contre des manifestants lors du Sommet du G8 tenu à Gênes en 2001. Dans le même temps, une procédure d’infraction a été lancée par la Commission européenne contre la Pologne pour violation du principe d’indépendance du pouvoir judiciaire. En bref, la création d’un niveau de pouvoir européen au-dessus des États-nations représente une protection pour le libre gouvernement et est la principale différence avec l’époque du fascisme.

Est-il possible de renverser cette tendance négative ? Les élections européennes, qui se dérouleront en mai 2019, offrent une opportunité unique – peut-être la dernière – de stopper la vague populiste. De même qu’Emmanuel Macron a transformé les élections présidentielles françaises en un referendum pour ou contre l’unité européenne, les élections européennes peuvent prendre la même signification : un défi aux partis populistes sur le terrain de la refondation de l’UE. En effet, seule “une Europe souveraine, unie et démocratique” – il s’agit d’une citation du discours de Macron à La Sorbonne – est en mesure de faire face aux défis globaux qu’elle doit affronter et de coopérer avec les autres protagonistes des politiques mondiales afin de bâtir un monde meilleur.

La signification de l’unification européenne repose dans le dépassement de l’organisation du monde en États-nations, qui a produit la plus forte concentration de pouvoir et a déterminé la plus forte division entre les groupes humains jamais connue dans l’histoire. C’est pourquoi, la Fédération européenne peut être vue comme le modèle et le moteur de l’unification et de la pacification du monde tout entier. En tant que Fédération d’États-nations, elle sera un point de repère dans l’évolution des formes de gouvernement. Après la cité-État, considérée comme l’institution qui a permis de pacifier les tribus, et l’État-nation, qui a assuré la paix entre les villes et les régions, la Fédération représente la forme de gouvernement qui permet de pacifier les nations.

P.-S.

Lucio Levi est professeur de Science politique et de politiques comparées à l’Université de Turin. Ancien Président du MFE, section italienne de l’UEF et du WFM, Directeur de la revue The Federalst Debate et Directeur scientifique de l’International Democracy Watch du Centre d’études fédéralistes de Turin.

Traduit de l’italien par Jean-Francis Billion - Lyon