La gauche qui ne comprend pas l’Europe

, par Michele Ballerin

La gauche qui ne comprend pas l’Europe est une assez vieille histoire et l’on s’abstiendrait de revenir dessus une fois de plus si ce n’était du fait que c’est toujours malheureusement un sujet d’actualité.

En Italie, une réflexion sur la question a été soulevée à nouveau après que des représentants de gauche du Parti Démocrate – fort heureusement, une minorité – ont adopté une position ferme contre l’Union monétaire européenne, se retrouvant avec des forces politiques traditionnellement europhobes, comme la Ligue et le Mouvement 5 étoiles. Une fois encore, rien de nouveau sous le soleil (levant) ; le fait que le nationalisme parvienne à réunir les éléments les plus disparates est aussi une vieille histoire, et par le passé, nous avons vu maintes fois la gauche radicale siéger avec la droite la moins glorieuse. En France, les communistes et les gaullistes ont épaulé la même arme lorsqu’il a fallu, en 1954, descendre le projet d’une défense commune.

Et il pourrait y avoir de nombreux exemples

Peut-être n’est-il pas si évident de faire le lien entre une telle idiosyncrasie de la gauche vis-à-vis de l’Europe et sa condition de crise perpétuelle. Dire que la gauche est en crise n’est pas seulement une platitude (sa crise remonte à si longtemps que les deux termes – “gauche” et “crise” – vont bientôt devenir synonymes), mais cela devient carrément un euphémisme : aujourd’hui, la gauche européenne est aux abois, ou plutôt sur le ring ; et ce sont les accords internationaux de libre-échange des années 90 qui l’ont conduite à cette situation. Le dernier round – celui du coup de grâce – c’est celui de Doha en 2001, qui a vu l’entrée de la Chine dans l’Organisation mondiale du commerce (OMC) après quinze ans de négociations. L’année 2001 a ouvert la boîte de Pandore de la mondialisation, en déployant dans le monde entier des processus qui ont éliminé les dernières barrières protectrices d’un modèle social – le modèle européen – que de nombreuses personnes considéraient atteint dans l’intérêt général, incontesté et incontestable. Deux parmi tant d’autres : la mobilité du capital désormais étendue à une échelle planétaire et le dumping social que font les économies émergentes sur les économies avancées.

Il n’est pas difficile d’imaginer le dilemme auquel les syndicats ont été confrontés, au cours des quinze dernières années. Dans une telle situation, comment préserver les salaires sans condamner les sociétés à la faillite ou les conduire à la délocalisation ? La réponse : c’est absolument impossible. Donc les salaires ont commencé à baisser, faisant chuter la demande de biens et de services, et provoquant d’abord la récession de la zone euro, puis sa déflation. Après la fin de l’expérience communiste et celle du paradigme théorique qui lui servait de guide, la gauche s’est retrouvée dans un piteux état, mais ce n’était encore rien par rapport à ce qui l’attendait. Maintenant, elle n’a plus qu’à s’interroger sur les raisons de sa faiblesse, les raisons pour lesquelles la mondialisation du marché l’a prise par surprise, si vulnérable et impuissante. Il y a de nombreuses réponses possibles mais l’une d’entre elles arrive en tête. La gauche doit payer pour une lacune particulièrement grave dans la gestion d’un problème européen, une lacune qui, en Italie, par exemple, a été critiquée par Altiero Spinelli et les autres fédéralistes ; mais ce qui manque à la gauche en général, c’est une réflexion sur les institutions, sur le problème de l’Etat, de la nation et de la souveraineté.

On ne peut dès lors s’étonner. La question des institutions fait partie de la pensée libérale qui a commencé par l’approfondissement du sujet, alors que quelques accusations ont été davantage méritées par le marxisme que celle qui l’accusait d’être « une philosophie sans Etat. ». On sait bien que dans ses écrits, Marx, à côté d’intuitions incisives sur les dynamiques sociales et économiques, a montré une étonnante insouciance vis-à-vis des institutions, rejetant l’ensemble du cadre juridique de l’Etat comme une simple « superstructure » et en le reléguant dans les limbes de l’épiphénomène. Par conséquent, le soin que les libéraux ont toujours pris par rapport aux aspects institutionnels (par exemple, le sujet de la loi-constitutionnelle) a été interprété par les marxistes comme une tentative visant à détourner la discussion du sujet principal, c’est à dire, en fin de compte, comme une mystification idéologique. C’est une mauvaise interprétation substantielle, qui explique aussi pourquoi, partout où les gens ont essayé de le mettre en pratique, le communisme est à l’origine de systèmes politiques assez éloignés de la règle du droit, tels que les systèmes politiques nord-coréen, chinois et soviétique.

Certaines imprudences sont payées assez cher

C’est sans doute pourquoi, ce qui est tout à fait naturel pour les fédéralistes s’avère aussi difficile pour la classe politique progressiste qui a du mal à concentrer son attention sur les inadéquations institutionnelles de l’Union européenne (UE) en y reconnaissant non pas un problème dérivé, mais l’origine première de tous les problèmes sociaux, économiques et politiques qui doivent être considérés à leur tour comme les sous-produits inévitables d’une organisation étatique encore inachevée, alors que ceci se fait naturellement pour les fédéralistes. Il en résulte que la gauche a abandonné toute fonction publique sauf l’appel à des réformes sociales qu’aucune institution en Europe, à l’heure actuelle, n’est en position de promulguer : ni les gouvernements des Etats, bafoués et ignorés par des processus qui échappent aux frontières politiques et juridiques, ni l’UE, dont la capacité à gouverner a été systématiquement ébranlée et qui de nos jours mérite au plus le nom peu reluisant de « gouvernance », otage impuissant de nations tout aussi impuissantes.

Etablir des règles pour les marchés financiers, instituer des régimes fiscaux plus équitables, relancer des investissements publics, jeter les bases d’un modèle de développement plus durable à l’égard des aspects environnementaux et sociaux, sont autant d’intentions louables. Mais qui agira concrètement, dans l’anarchie de vingt-huit politiques économiques indépendantes ? L’idée d’un « New Deal » européen est attractive et fondée, ou toujours la meilleure, admettons enfin qu’elle est sacro-sainte. Toutefois, nous n’avons pas de Roosevelt à notre époque – ou plutôt, nous n’avons pas l’instrument institutionnel qui a permis à Roosevelt dans les années trente de réaliser ses réformes en Amérique : le gouvernement fédéral doté de ressources suffisantes et de l’autonomie politique nécessaire. L’impuissance de la gauche pourrait bien consister en cette déformation optique persistante qui finit par transformer chacune de ses propositions en une simple – et vaine – protestation.

Confinés aux marges du débat et de l’action, il est alors naturel que cela finisse par déraper vers des idées déraisonnables, comme le retour à la souveraineté monétaire. Parmi les décombres que l’implosion du matérialisme historique a éparpillés un peu partout, c’est peut-être le plus troublant. Le seul fait de voir dans la monnaie une question clef, laisse présager que l’idée des questions économiques repose sur des bases très friables, et cela semble même étrange qu’un secteur entier de la pensée progressiste caresse l’idée que d’émettre de la monnaie soit un remède à tous les maux, et c’est pourtant le cas. Sur ce principe, une doctrine a même été fondée, sous le nom plutôt pompeux de « Théorie monétaire moderne ». Il faut croire qu’aucun de ses adeptes n’a lu Pinocchio, sinon ils ne sauraient ignorer qu’il ne suffit pas d’enterrer une pièce pour en récolter une centaine, et même si le miracle se produisait, ces cent pièces n’auraient aucune valeur. Mais, il en est ainsi. C’est dommage, car on aurait bien besoin aujourd’hui d’une gauche intelligente et de politiques sociales solides, dans un monde où les inégalités sociales se développent et où le développement économique se retrouve partout confronté à une crise de revendication et à laquelle on ne peut trouver aucune solution. De plus, il est ironique que la gauche traverse ses pires moments alors que les faits semblent mettre justement en évidence les pires critiques du libre marché. C’est un paradoxe auquel il lui est impossible de se résigner. L’année 1929 a ouvert l’ère keynésienne, et l’année 2008 ne devrait pas avoir de moindres conséquences. Quel que soit l’angle sous lequel vous l‘observez, la question a l’air grotesque.

C’est peut-être en Grèce que l’on risque de voir des signes de renaissance de la gauche européenne, où Syriza, après un début incertain proche d’un euroscepticisme couru d’avance, a changé de position en prenant une heureuse décision au bon moment alors que Tsipras décidait qu’il ne fallait pas lutter contre l’Europe, mai au sein de l’Europe. Aujourd’hui, il est facile de mettre en défaut celui qui accuse la gauche grecque d’avoir voulu faire sortir la Grèce de l’UEM, car Tsipras a clairement déclaré – et il le répète à chaque fois que cela s’avère nécessaire – que si Syriza était au gouvernement, celui-ci ne manoeuvrerait pas pour faire sortir la Grèce de l’euro, mais qu’il demanderait à la Commission et au Conseil de changer le cours des politiques économiques en orientant la discussion sur la question de la dette grecque. Il a été également très clair sur la nature fédéraliste de ses principes, en citant Spinelli et le Manifeste de Ventotene. Il est vrai que cela devient une mode plutôt qu’une garantie, mais il est également vrai que ceux qui se livrent à de telles affirmations auraient ensuite de la peine à se montrer enclins à brandir l’arme de l’antifédéralisme. Au pire, il aurait pu ne jamais avoir lu Spinelli et Rossi, une faute commune susceptible d’être corrigée, voire davantage si les fédéralistes européens pouvaient faire leur travail et chuchoter leurs bonnes paroles à l’oreille du prince qui pourrait les entendre.

Toute autre considération mise à part, Syriza est aujourd’hui synonyme de bonne nouvelle pour l’Europe, car cela pourrait être l’occasion pour la gauche radicale de rejoindre le mouvement pour une position pro-européenne critique mais constructive, loin des incitations du nationalisme et des recettes monétaires magiques.

Nous pourrions même dire que cela pourrait être la dernière chance pour la gauche tout-court ; et, osons espérer que, pour une fois, elle sera capable de se démentir et de disperser avec un peu de lucidité, la brume idéologique qui l’enveloppe. L’Europe a besoin de la gauche, mais l’inverse est vrai aussi. Et maintenant, attendons de voir venir.

P.-S.

Michele Ballerin
Analyste politique, journaliste et blogueur
Article publié en commun avec The Federalist Debate - Turin

Traduit de l’anglais par Agnès Sampere Volta – Lyon

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