Aspects structurels de la crise de la gauche

, par Lucio Levi

La crise de la gauche est un phénomène de large ampleur qui n’est pas circonscris à l’Italie (ou à La France, ndt.), mais qui intéresse tout le mode occidental et industrialisé. Ce n’est pas un fait conjoncturel, transitoire, mais il puise ses racines dans les changements de nature structurelle qui concernent le mode de production et l’ordre politique international. La gauche perd progressivement du consensus car elle n’a pas su affronter ces modifications. D’autre part, ces changements sont tellement profonds qu’ils ont entrainé des conséquences similaires pour la droite modérée de grouvernement, pour laquelle on enregistre un déclin similaire.

La fin de la centralité de la classe ouvrière

En premier lieu la crise de la gauche est une crise de la représentativité politique. Les partis communistes et socialistes, de même que les syndicats, se sont créés pour représenter la classe ouvrière et en affirmer le pouvoir. Marx insistait sur le développement de la révolution industrielle, car elle avait accru le nombre des ouvriers et l’influence parlementaire et syndicale de la classe ouvrière, créant ainsi les conditions pour porter au pouvoir les partis ouvriers. Aujourd’hui, la révolution scientifique change la composition de la société : alors que croit le nombre des membres du secteur tertiaire, la classe ouvrière, qui était le véhicule des révolutionnaires et des réformes socialistes, est en voie d’extinction. Un phénomène analogue s’était déroulé avec la révolution industrielle, qui avait entraîné la diminution du nombre des paysans, qui représente aujourd’hui un pourcentage (en Italie, ndt.) de l’ordre de 3 % du total de la population active.

Aujourd’hui la gauche continue de défendre les droits des anciens travailleurs (les retraités), mais pas des nouveaux (les jeunes), qui doivent lutter contre le chômage, la précarité, les nouvelles formes d’exploitation et de pauvreté, les inégalités croissantes. La classe ouvrière actuelle est composée de travailleurs non qualifiés formés dans le meilleur des cas à opérer dans les domaines de la restauration, de la propreté, des transports, du commerce, etc. avec des contrats à durée déterminée ou à temps partiel et des bas salaires. À la différence de la classe ouvrière de l’époque des chaînes de montage, il s’agit d’une masse inorganisée et indistincte, sensible à la force d’attraction du populisme et à la recherche d’un refuge dans le nationalisme et le protectionisme. L’exploitation a pris l’espect de la précarité. La représentation des personnes marginalisées et des milieux sociaux les plus faibles est une tâche que la gauche n’arrive plus à remplir. C’est pourquoi ceux-ci se sont senti trahis et abandonnés par ceux qui devaient les protéger. Ne trouvant pas de protection dans un projet collectif progresssiste beaucoup de personnes apparteannt aux classes sociales les plus faibles ont décidé de se fier à des idées réactionnaires comme le protectionisme et le nationalisme.

Si elle veut continuer à avoir une vocation majoritaire, la gauche doit apporter une réponse à ces demandes. Quels sujets sociaux veut-elle repérsenter ? À quels besoins et instances sociales veut-elle répondre ?

La centralité de la classe ouvrière n’existe plus, mais les inégalités produites par une mondialisation non gouvernée croissent. “ Nous sommes les 99 %”, criaient les militants du mouvement Occcupy Wall Street. Ils avaient raison, mais ils ont été défaits et ils ont battu en retraite, car ils n’avaient pas une stratégie pouvant aller au delà de la dénonciation.

L’érosion de la souveraineté nationale

D’autre part, l’intégration européenne et la mondialisation ont déterminé l’érosion de la souveraineté nationale. Après la seconde guerre mondiale, le pouvoir de décider de l’avenir des États nationaux (européens plus particulièrement, ndt.) a émigré vers Washington et Moscou, en passant sous le contrôle des deux superpuissances, et s’est déplacé vers des centres de pouvoir productifs et financiers multinationaux, qui ont conquis des positions dominantes sur le marché européen et mondial.

L’ordre mondial bipolaire s’est émietté en 1989 avec la chute dy mur de Berlin, la fin des blocs et de la guerre froide. Ce qui est advenu en 1989 n’est pas seulement un chanegment du système mondial des États. Cela a été également le début d’un processus dans lequel la mondialisation a commencé à produire de permiers effets visibles sur le système international à travers de l’érosion de la soiuveraineté des États. Ces derniers ne sont plus en mesure de produire les biens publics fondamentaux qui justifiaient leur existence : la sécurité intérieure et extérieure, la protection de l’environnement, la recherche scientifique, un volume d’investissements suffisant à promouvoir le développement durable, la création d’emploi et la gestion des flux migratoires.

De nouveaux acteurs non étatiques ont fait leur apparition (les sociétés multinationales, les agences de quotation, les mouvements de la société civile, les organsiations religieuses, la criminalité organisée, le terrorisme international, etc.) qui rivalisent avec les États pour la conquète du pouvoir de décision au plan international. Un rôle déterminant est joué par les grands groupes financiers, qui ont asservi à leurs intérêts l’économie réelle, tandis que l’économie a pris le dessus sur la politique. C’est dans cet espace qu’a éclaté la crise financière et économique globale. Elle n’a pas seulement montré que les marchés ne sont pas capables de s’autoréguler et que la politique, ne résistant pas aux impératifs des marchés, ne sert plus l’intérêt général. Elle a également démenti la thèse selon laquelle le libre jeu des forces du marché promeut la diffusion universelle de la richesse, de la liberté et de la paix. De fait, les inégalités sociales se sont accrues, et les lobies économiques cherchent à influencer l’établissement des lois, à contrôler l’information et à corrompre les Ministères et la magistrature. La mondialisation est gouvernée par la politique, mais cette dernière est impuissante car les États sont restés nationaux alors que le marché est devenu global. La globalisation unifie le monde sur le plan structurel, tandis que la politique encore dominée par l’idée de la nation, le maintient divisé sur le plan des superstructures qui sont le cadre dans lequel se prennent les décisions politiques. Il y a un thème que la gauche a éludé : la différence entre le citoyen et le migrant. Les citoyens ont le droit de vote ; les migrants ne l’ont pas. La aguche se comporte comme si la solidarité internationale ne la concernait pas.

La crise de la démocratie

L’érosion de la souveraineté étatique porte avec elle la crise de la démocratie. Parmi les citoyens s’est diffusée la sensation que le pouvoir de prendre les décisions les plus importantes ont migrées des institutions soumises à leur contrôle vers des centres de pouvoir internationaux qui obéissent eclusivement aux impératifs du profit et qui ne sont soumis à aucune forme de contrôle démocratique. En fait, les décisions qui se prennent au niveau national, là où existent les institutions démocratiques, ont un caractère toujours moins important en comparaison avec celles plus importantes qui se prennent au niveau international. Là, n’existent pas d’institutions démocratiques, si l’on exclue le Parlement européen – laboratoire de la démocratie internationale – qui n’a toujours pas accédé à toutes les préroagtives constitutionnelles qu’ont généralement les parlements. Face à cet écart entre pouvoir et démocratie dans un monde où les citoyens ont perdu le contrôle des décisions dont dépend leur avenir, nous devons nous demander combien de temps poura encore survivre la démocratie. Si l’on veut éviter que la mondialisation ne détruise la démocratie, il convient de démocratiser la mondialisation. En l’absence d’une nouvelle pensée politique capable d’interpréter les changements en cours, la gauche a fini par se conformer à la pensée dominante – le néo-libéralisme – et a perdu ainsi le consentement des électeurs. D’autre part, bien qu’ils n’aient pas su éviter la crise financière et économique, les puissants groupes économiques qui guident le processus de la mondialisation ont pris le desssu sur les gouvernements et les ont contraint à intervenir pour réparer les dommages dela crise.

La nouvelle ligne de division entre nationalisme et fédéralisme

S’ils veulent gouverner les processus historiques comme l’intégration européenne et la mondialisation, qui transcendent les États nationaux et conditionnent tous les aspects de la vie politique et économique nationale, les forces politiques doivent dépasser le vieil ordre des priorités de leur stratégie politique : le réformisme national. La création d’un nouvel ordre politique européen et mondial, qui permette de réorganiser le pouvoir sur plusieurs niveaux de gouvernement, du local à l’européen et au mondial, est la prémisse pour résoudre tous les problèmes de politique intérieure. Ce projet ne comporte pas l’abolition des États nationaux. La redistribution des pouvoirs vers le haut et vers le bas selon le modèle fédéral, premettra aux États nationaux de trouver un rôle adapté à leurs dimensions. L’objectif prioritaire est celui d’amener le pouvoir, la démocratie et la statalité au nuveau supranational. Les États nationaux une fois débarasssés de la responsabilité accablante de la politique étrangère et de sécurité, du gouvernement des marchés et des problèmes de l’environnement, il sera plus aisé de tranférer le pouvoir également vers les communautés territoriales plus petites.

“Le problème qu’il faut tout d’abord résoudre, faute de quoi tout autre progrès n’est qu’apparence », peut-on lire dans le Manifeste de Ventotene, « est celui de l’abolition définitive de la division de l’Europe en États nationaux souverains » [1]. Le centre de la lutte politique doit être déplacé du plan national au plan international, où se prennent les décisions dont dépendent le destin des peuples et il faut affirmer une nouvelle ligne de division entre les forces du progrès et celles du conservatisme. “ La ligne de démarcation entre les partis progressistes et les partis réactionnaires ne suit donc plus désormais la ligne formelle du degré plus ou moins élevé de démocratie ou de socialisme à constituer, mais la ligne fondamentale la plus récente séparant ceux qui considèrent comme but essentiel de la lutte l’objectif de jadis, c’est-à-dire la conquête du pouvoir politique national, et qui feront, involontairement certes, le jeu des forces réactionnaires en laissant se solidifier dans le vieux moule la lave incandescente des passions populaires et réapparaître les anciennes absurdités, et ceux qui considèrent comme tâche essentielle la création d’un État international stable, qui orienteront vers cet objectif les forces po¬pulaires et qui, après avoir conquis le pouvoir national, s’en serviront en tout premier lieu comme d’un instrument pour réaliser l’unité internationale. » [2]

Cette nouvelle ligne de division ne vaut plus seulement pour l’Europe. Avec l’affirmation de la mondialisation, elle doit être appliquée au monde dans son ensemble. La politique, qui s’était montrée impuissante face à la tâche de gouevrner l’économie et la société, revient actuellement sur scène. Deux réponses politiques opposées à la mondialisation se présentent : celle de la société fermée et de la société ouverte, de l’unilatéralisme et du multipolarisme, du nationalisme et du fédéralisme. Le nationalisme représente le retour au passé avec les désastres qui l’ont accompagné. La voie à parcourir est celle de l’adéquation des institututions politques (les Nations unies) et économiques (Fonds monétaire international, Organisation mondiale du commerce, Banque mondiale) aux dimensions atteintes par l’économie et la société de manière à ouvir la vioie au gouvernement de la mondialisation. Durant la périodde de transition dans laquelle nous vivons aujourd’hui, les Éatts-Unis et la Russie représentent l’ordre ancien, ils chevauchent sur la vague du nationalisme dans el but de protéger leurs anciens privilèges. Mais leurs efforts sont voués à l’échec, car il est impossible d’aller contre le cours de l’histoire. Il y a donc une opportunité qui puisse permettre de reprendre le chemin evrs l’unification européenne et de renforcer et de délocratiser les organisations inetrnationales.

Les pièges des réseaux sociaux

Le passage de la société industrielle à celle de la connaissance a augmenté énormément la circulation des insformations et la possibilité d’un accès universel et pratiquement gratuit à la connaissance. Cela ne signifie pas que les réseaux soient neutres. Ce ne sont pas seulement les profits astronomiques accumulés par les patrons des réseaux qui suscite notre indignation. Il y a quelque chose de plus grave et inquiettant qui échape à l’observateur négligent : la manipulation des cerveaux. La disponibilité d’une quantité inépuisable d’informations va au détriment de la réflexion, c’est-à-dire de l’usage des catégories abstraites qui se contentent de sélectionner les informations, de les interpréter et de les utiliser pour changer un monde mal fait. À quoi peut bien nous servir l’immense patrimoine de données et de connaissances auxquelles nous pouvons accéder si nous n’avons pas une méthode pour les organiser ?

La rapidité de la circulation des informations pousse les utilisateurs des réseaux à exprimer des opinions non méditées et à simplifier les termes du débat en ligne avec l’exercice d’alternatives puériles, telle que celle entre “j’aime” et “j’aime pas”. Ce qui se traduit par un abrutissement collectif. Au lieu de préparer la voie à un nouvelle société des lumières, internet a ouvert la voie au triomphe de l’incompétence. Le piège le plus grave réside dans le fait que l’utilisation des réseaux – considéré désormais par tous comme une nécessité – comporte la confiscation de notre temps par les patrons des réseaux : une espèce de narcose qui schlérose la pensée et l’action révolutionnaire. La généralisation de l’utilisation des medias sociaux a diffusé l’illusion que la possibilité, qui n’a pas de précédents dans l’histoire, de communiquer avec tous signifie posséder une nouvel et puissant instrument de mobilisation politique. La réalité est que le potentiel des mouvements de la société civile globale s’est dispersé en mille ruisselets et s’est stérilisé. Lé défi de la révolution digitale est en premier lieu d’ordre culturel. Pour la gouverner il faut des compétences qui permettent de donner un sens aux choses : capacité de concpetualiser, d’abstraire, de réfléchir, d’exercer une pensée critique. Le gouvernement démocratique des réseaux est une tâche que la gauche doit assumer dans son propre proramme politique.

Que faire ?

Personne n’a de recettes préfabriquées. La réponse ne peut que naître de la confrontation des idées. Mais, à mon avis, cette confrontation des idées ne peut faire à moins que de partir de deux grands problèmes que j’ai mis en évidence précédemment : a) définir une nouvelle représentation sociale, l’organiser et la rendre influente ; b) identifier l’espace institutionnel plus large que les vieux États nationaux dans lequel œuvrer. Ce sont des problèmes tellement importants par rapport aux horizons étroits dans lesquels se meut habituellement la politique que la gauche ne s’en est jamais réellement préoccupée, sauf pour se trouver à par la suite impréparée à affronter des défis de dimensions globales, comme ceux de la mondialisation non gouvernée des marchés, des changements climatiques, des flux migratoires, du retour de la guerre ayx confins de l’Europe, du désarmement et ainsi de suite. Le moment est maintenant venu d’affronter ces problèmes. Sino,, la gauche risque de s’isoler dans une non-pertinence politique et en conséquence de confier les gouvernements des gouvernements européens aux forces réactionnaires. Je me limite ici à sousligner qu’il y a à l’horizon une occasion à ne pas perdre : les élections européennes pour les élections européennes de mai 2019. De la même manière que Macron a transforme les élections présidentielles françaises en une sorte de referendum pour ou contre l’unité européenne, les élections européennes de 2019 doivent assumer une signification analogue.

Le Traité de Lisbonne (art. 17) établit que le Conseil européen, compte tenu des élections européennes, propose le candidat à la Présidence de la Commission européenne, et que le Parlement européen l’élise. Il s’agit d’une procédure qui vise à restituer la souveraineté aux citoyens européens et cherche à équilibrer la puissance excessive du Conseil européen avec un Prarlement européen démocratiquement élu. Toutefois, les élections européennes ont toujours été une somme d’élections nationales, dont les enjeux étaient les rapports de force entre les partis dans les divers pays. L’innovation dans la constitution matérielle de l’Union européenne (UE), apparue durant la campagne électorale européeenne de 2014, a été constituée par la décision des partis de présenter la candidature de la Présidence de la Commission les têtes de listes.

Les partis se sont affrontés dans tout le continent. Il y a eu des débats télévisés retransmis en direct entre les candidats et les medias ont diffusé des informations sur leurs positions. En outre, les candidats ont discuté des thèmes concernant le gouvernement de l’UE. En bref, il y a eu création d’un embryon d’une politique démocratique dans l’UE et d’un début d’une démocratie parlementaire européenne. Bien sur, le système est encore incomplet. Mais le changement s’est effectué et on ne retournera pas en arrière. Avec le temps, ce processus a la potentialité de permettre aux citoyens européens de choisir le chef de l’exécutif européen et son programme de gouvernement, comme c’est le cas dans les régimes démocratiques confirmés.

Orientons le débat sur l’avenir de la gauche, dans la perspective de la préparation du programme électoral du PSE, de la formation d’une coalition de partis acpable de gagner les élections européennes et de porter à la Présidence de la Commission un leader de la gauche. C’est la seule perspective qui puisse permettre à la gauche de passer la tête au dessus de la vague d’où l’on peut voir les horizons européens et mondiaux vers lesquels il convient de porter les regards et l’action politique si l’on veut gouverner la mondialisation.

P.-S.

Lucio Levi

Universitaire et écrivain, membre du Comité fédéral de l’UEF Europe, ancien membre du Comité exécutif du WFM et Directeur de The Federalist Debate - Turin

Traduit de l’italien par Jean-Francis Billion - Lyon

Notes

[1Altiero Spinelli, avec Ernesto Rossi, Le Manifeste de Ventotene. Pour une Europe libre et unie. Projet d’un Manifeste. Et autres (1941-1947), préface d’Eugenio Colirni, coll. Textes fédéralistes, éd. Presse Fédéraliste, Lyon, 2017, p. 347, cit. p. 48.

[2Idem, p. 51.

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